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Archive for novembre 2011

François-Olivier Touati est professeur d’histoire médiévale à l’université François Rabelais de Tours. Ses recherches portent sur la médecine médiévale et sur l’historiographie contemporaine notamment à travers la figure de Marc Bloch. Son dernier ouvrage paru aux éditions la Boutique de l’histoire en 2007 s’intitule Marc Bloch et l’Angleterre.

Nous sommes ici aux Rendez-vous de l’Histoire : à quoi cela sert-il selon vous de communiquer sur l’histoire ? Dans quelle mesure le chercheur en sciences sociales se doit-il de communiquer ?

L’historien a un rôle social à jouer. Politique, même, au sens le plus large. L’histoire connait un double phénomène : il y a d’un côté une curiosité, une demande qui, très souvent, est de l’ordre du folklore ou du divertissement de la part du public, en même temps qu’une dépréciation des sciences humaines face au primat des sciences « dures » ou « exactes », où l’on ne reconnaît plus les sciences sociales pour ce qu’elles sont. Subsiste également une pseudo-quête identitaire, un « besoin d’histoire », elle-même volontiers confondue avec toutes les « mémoires » refabriquées, sélectionnées, qui tiennent peu compte de l’avancée des travaux menés par les historiens : les images d’Épinal, les clichés vaguement retenus nourrissent « l’opinion » commune.

Or, je revendique, dans la droite ligne de Marc Bloch, l’Histoire comme une démarche. Une démarche de connaissance, devant être accessible au plus grand nombre, et qui participe à la construction de la citoyenneté. Parce que l’histoire développe l’ensemble des méthodes critiques visant à se libérer de toute manipulation et propagande. Démarche connectée au temps présent, dans l’immédiateté du monde et de la société, l’historien étant toujours dans une démarche critique par rapport à la contemporanéité.

Dans cette mesure, l’histoire est-elle selon vous plutôt une science ou un savoir ?

Ce qui différencie les deux termes c’est la capacité de reproduction de l’expérience par la science : l’expérimentation contre l’empirisme ! Fort heureusement, l’historien ne saurait expérimenter, c’est-à-dire créer les conditions de l’expérience, en « jouant » en quelque sorte avec les sociétés qu’il étudie ! L’historien finalement ne fait que décrypter une somme d’expériences humaines, mais il ne crée pas l’expérience, à la différence du biologiste ou du physicien. Il la subit ou la constate à posteriori. Expériences non reproductibles, à moins d’en réduire artificiellement les paramètres, comme dans les autres sciences du reste. On peut toujours théoriser ou « modéliser », c’est ce que l’on tente de faire par exemple en démographie ou en économie… mais toujours sur la base des données de l’histoire, biologique, économique ou financière : on y observe parfois des « lois », celles de certains mécanismes qui obéissent à des modèles mathématiques, ou comptables. Ce sont finalement les applications immédiates qui décident de l’étiquetage et du statut accordé – bien subjectivement ‒ ­­à chaque discipline : leur validité reproductible ou vérifiable. Mais bien des points unissent ces domaines qui confèrent à l’histoire son statut de science. On ne connaît en effet les résultats de l’expérimentation, excusez la lapalissade ici nécessaire, qu’une fois l’expérience passée, et elle est elle-même fondue dans le temps. À condition aussi de ne pas confondre antécédence et causalité. S’agissant des sociétés, les causalités discernables sont rarement uniques : elles se conjuguent de manière plurielle, c’est ce qui en fait la complexité… qui ne doit pas être l’excuse de l’ignorance !

Le savoir constitue par contre la phase première d’accumulation des données. C’est le bagage nécessaire à la connaissance. Ces données sont vérifiables, elles ne sont pas inventées ! Elles dépendent des sources, des documents, des traces… Le deuxième stade est celui de la réflexion et de l’interprétation : comme en n’importe quelle science, les hypothèses participent de la construction du savoir.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours et sur la période du Moyen-âge plus largement ?

Mes premières recherches ont consisté en une monographie sur la léproserie de Chartres au Moyen-âge. J’avais rencontré « le » grand Professeur, Pierre Toubert, dans ce grand barnum permanent qu’est la Sorbonne lors d’une soutenance de thèse : lumineux, savant, humain, historien quoi ! Pas tout à fait une révélation pour cette période de l’histoire : de grands médiévistes sillonnaient alors les couloirs, j’avais eu la chance de suivre les cours de certains, nous n’avions que l’embarras du choix de Paris I à Paris IV, il suffisait de traverser la cour. C’était, l’un des gros avantages de la Sorbonne : tous les jours, ou presque, des soutenances de thèses, des colloques, des séminaires, s’offraient à vous, bref un large éventail de connaissances déployées aptes à satisfaire les plus gourmands, fussent-ils débutants ! Entre 1975 et 1980, le Moyen Âge était la période dominante des recherches historiques: de nombreux historiens publiaient des ouvrages sur le sujet, de véritables diamants. De plus, le Moyen Âge possédait selon moi une marge d’inconnu supérieure aux autres périodes.

Alors comment êtes vous passés de la léproserie de Chartres à l’Orient ?

Après avoir étudié la léproserie de Chartres aux XIIème et XIIIème siècles, un changement d’échelle s’imposait. J’ai cherché à comprendre, dans une approche plus globale de la maladie, et en élargissant l’observation aux léproseries entre Marne et Loire, les réponses de la société face à un enjeu majeur : celui de leur survie. Comment les sociétés se sont elles organisées pour répondre à un phénomène biologique qui les menaçaient ? Quelles institutions ont été mises en place pour assister puis contrôler ces malades, Comment, même, la forme de ces établissements ou le mode de vie de leurs personnels ont-ils pu être imaginés en leur temps ? Toutes ces questions m’ont mené à celle des origines de la maladie et à réfuter une thèse déconnectée des réalités de l’époque. Car l’interprétation énoncée notamment par Voltaire au XVIIIe siècle avant Michelet, avait posé un lien de cause à effet entre la propagation de la lèpre en Occident et sa concordance chronologique avec la construction massive des léproseries en Occident à partir du XIIème siècle et les croisades. Selon Michelet, « la lèpre est un sale résidu des croisades » : il faisait ainsi d’une simultanéité (la construction des léproseries et les croisades) une causalité (l’arrivée de la lèpre en Occident), ajoutant même la raison d’être de ces constructions supposées protéger les populations de la contagion. Or, il est intéressant de voir que cette représentation anachronique traduit une vision hygiéniste de la maladie qui n’existait pas au XIIème siècle. Si certains éléments s’en font jour à partir de la fin du XIIIe siècle, et surtout avec l’arrivée bien plus fatale de la Peste noire en 1348, la formulation même de la contagiosité du lépreux n’est que post-pasteurienne. Le bacille de la lèpre n’a été découvert qu’en 1874 ! Il corrobore alors d’anciennes peurs, mais qui n’ont rien de permanent durant le long Moyen Âge. Leur mécanisme répond à des schémas culturels, donc historiques et historicisables.

En réalité, le mouvement général d’expansion de l’Occident vers l’Orient est en lien, du moins chronologique, avec le développement des institutions hospitalières. C’est ainsi que j’en suis venu à m’intéresser aux institutions hospitalières orientales, en particulier en Terre sainte considérée comme le pôle de la Chrétienté, un pôle excentré par rapport à l’Occident mais largement fréquenté par les pèlerins latins. Au final, se révèle un véritable processus d’échanges qui a pu en retour influencer l’Occident.

 

Quels ont été vos contacts avec le terrain, et les archives ?

Un certain nombre de vestiges subsistent, notamment les forteresses ou certaines églises  ainsi que l’habitat et l’espace géographique.

En ce qui concerne les sources écrites, celles sur l’Orient latin sont majoritairement conservées en Occident. Comme celles des Hospitaliers de St Jean de Jérusalem, évacuées lors du repli après la chute d’Acre en 1291, ou celles de St Lazare de Jérusalem sur lesquelles je me suis plus particulièrement penché. Il y avait un va-et-vient permanent entre Gènes, Pise, Venise, Bologne, la Sicile, les dépendances occidentales des ordres religieux-militaires et les villes d’Orient qui se traduisent dans une géographie des archives, fort dispersées. Les textes manuscrits des principales chroniques de l’époque ont d’abord été copiés et conservés dans les monastères, avant de se retrouver aujourd’hui dans les bibliothèques publiques. Ensuite, certaines archives se retrouvent en Orient dans les couvents, archives grecques ou syriaques par exemple à Sainte-Catherine du Mont-Sinaï ou plus proches, archives byzantines dans les couvents du Mont-Athos. La question des manuscrits arabes (syriaques ou arméniens entre autres) est plus difficile : beaucoup ont été acquis par les bibliothèques occidentales, d’autres subsistent sur place, au Caire par exemple, mais il n’est jamais exclu d’en retrouver d’autres.

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