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Archive for décembre 2011


 

 

 

 

Les meilleurs ennemis. Une histoire des relations entre les Etats Unis et le Moyen-Orient. Première partie 1783-1953. Editions Futuropolis, récit de Jean-Pierre Filiu et David B. et dessins de David B., 2011, 116 p.

Bande dessinée en noir et blanc.

La bande dessinée s’ouvre sur un parallèle osé entre la célèbre épopée de Gilgamesh et l’invasion américaine de l’Irak en 2003. L’histoire évolue ensuite vers un récit événementiel dont on peut déceler deux axes.

Le premier axe concerne la piraterie arabe en Méditerranée permet de découvrir un pan assez méconnu de la rapide implication des Etats Unis sur la partie méridionale de la Méditerranée dès la fin du XVIIIème siècle. La décision du Président Jefferson en 1801 de cesser de payer un tribut aux pirates barbaresques pour le passage des navires de commerce américains en Méditerranée, déclenche une guerre avec le pacha de Tripoli Yusûf Karamanli. Le blocus du port de Tripoli par la marine de guerre américaine ne suffisant pas pour obtenir la reddition du pacha, une armée est envoyée par voie terrestre en 1803 combattre les troupes de Karamanli. Cette intervention terrestre américaine sur le continent africain constitue une première dans l’histoire des Etats-Unis. Une paix est finalement signée entre les deux partis, mais ne mettant nullement fin à la présence des pirates en Méditerranée. L’intervention française sur Alger en 1830 permettra d’y mettre fin pour une grande partie.

Le deuxième axe de la bande dessinée concerne les relations internationales prenant le relai des affrontements. En 1902, l’officier américain Alfred Mahan invente le terme de « moyen Orient » en émettant l’hypothèse qui celui qui contrôlerait cet espace, contrôlerait le monde. C’est durant la Seconde Guerre mondiale que les américains réaffirment leur présence au Moyen Orient, de manière non violente, attirés par le pétrole de l’Arabie Saoudite et dirigée par Abdelaziz Ibn Saoud afin de soutenir l’effort de guerre. Le roi d’Arabie Saoudite donne son accord pour la construction d’une base américaine sur son territoire à Dahrran permettant la sécurité stratégique du royaume saoudien en échange de la sécurité énergétique américaine.

La dernière partie de l’ouvrage évoque l’Iran. Le nouveau premier ministre élu en 1951, Mohamad Mossadegh souhaite nationaliser l’AIOC (Anglo-iranian Oil Company) détenu par l’Angleterre. Les Etats-Unis ayant des intérêts sur place, s’allient à l’Angleterre afin d’évincer le Premier Ministre. Kermit Roosevelt, cousin du défunt président des Etats-Unis, devient le cerveau de l’organisation de ce coup d’Etat. Lui et le Shah d’Iran se rencontrent plusieurs fois de manière secrète et aboutissent à la signature des édits de destitution de Mossadegh lors de  « l’opération  Ajax ». Des manifestations sont organisées en sous-main par les Etats-Unis amenant le chaos dans le pays. Tentant de fuir, Mossadegh est capturé et traduit en cour martiale. Sorti de prison en 1956, il est mis en résidence surveillée et meurt en 1967. Peu à peu, la Grande Bretagne est écartée de la région, « dont la traduction est le coup d’arrêt donné par Eisenhower en 1956 à l’offensive des Anglais, Français, Israéliens en Egypte » signant le début de la domination américaine au Moyen Orient.

Cette BD est intéressante pour comprendre l’ancienneté des relations entre les Etats Unis et le Moyen Orient. Un ouvrage lançant de nombreuses pistes. Le biais factuel choisi présente l’avantage de brosser un panorama assez complet des enjeux régionaux, mais trouve sa limite dans une approche trop centrée sur les angles commerciaux et énergétiques.

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Emmanuel Laurentin, dont la voix anime l’émission La fabrique de l’histoire sur France Culture tous les matins de la semaine à 9h05, fait le constat d’un âge d’or révolu de la discipline historique. Cette nostalgie est le fruit de la concurrence que subit l’histoire au sein des sciences sociales dans sa dimension explicative et d’un intérêt moindre par le grand public. Il a donc eu l’idée lumineuse de poser la question suivante à une quarantaine d’historiens : A quoi sert l’Histoire aujourd’hui ? paru pour les dix ans de l’émission radiophonique en 2010.

Nous avons pris la liberté de choisir un éventail de sept entretiens qui nous ont paru les plus pertinents pour suivre de près la problématique qui sous-tend le travail de ce blog :

Jacques le Goff dote l’histoire d’une utilité. Elle ne saurait se réduire à l’accumulation de connaissances du passé. « L’Histoire doit être un tremplin » dans le sens où l’interrogation du passé doit nourrir une réflexion présente dans le but d’améliorer les dysfonctionnements. Jacques le Goff prend alors l’exemple de l’Europe à unifier. Les Français peuvent devenir de bons européens en s’appuyant sur l’Histoire.

Jean-Luc Mayaud déplace les temporalités. L’utilité de l’historien serait de faire prendre conscience aux citoyens que « la valeur des choses s’apprécie surtout dans leur incidence sur le devenir et dans la responsabilité historique qu’elles impliquent » et non dans l’instantanéité caractérisant notre Monde actuel.

Sophie Coeuré insiste sur la dimension distrayante de l’histoire en évoquant les manières de penser et d’agir des hommes et des femmes du passé. Cependant cela ne doit pas exclure la dimension critique dont la discipline s’est dotée depuis la fin du XIX e siècle. Mais l’histoire peut voir ses praticiens s’ériger en moralistes ou en justiciers dans un excès de réflexion critique sur l’instrumentalisation de la discipline.

Isabelle Heullant-Donat retrace l’origine du mot « Histoire ». Elle est au commencement une muse, Clio, fille de Zeus et de Mnémosyne (la « Mémoire), et comme telle, elle est destinée à être chantée et louée. Ensuite, Hérodote la définit comme une « enquête » qui peu à peu distingue la fiction nourrissant la fable, du fait nourrissant l’histoire. Cependant, les historiens contemporains sont bien au fait que l’histoire ne représente pas la science de la vérité. « L’histoire d’aujourd’hui est peut être moins utile que nécessaire au sens où il est nécessaire de respirer pour vivre ».

Pascal Ory compare l’utilité de l’histoire à celle des autres sciences sociales. La sociologie de Bourdieu offre une compréhension claire des rapports de domination qui sous-tendent notre société actuelle tandis que l’anthropologie ré enchante une société en quête d’identité.  Et l’histoire ? L’histoire d’hier a servi, « autant dire qu’elle a fait de la politique ». L’Histoire actuelle « satisfait un besoin individuel », un besoin de récit particulier agissant comme placebo pour soigner  les individus qui « parfois finissent par faire corps, par faire peuple, nation, humanité ».L’historien donne un sens au temps. « L’histoire n’a aucune vertu collective mais peut avoir d’excellents effets individuels ».

Arlette Farge soutient que l’histoire est constitutive de l’être humain. « Elle nous rassemble et elle nous ressemble ». L’histoire est intempestive et ne peut être réduite à des schémas explicatifs de linéarité et sa connaissance sert à expliquer le présent et l’avenir. L’historien doit organiser « une rencontre effective avec les consciences, les sentiments, les instincts, l’amour » pour repérer les lacunes dons les racines ont mené aux détresses et aux inquiétudes du temps présent. « Passeur, l’historien aime la vie ».

Claude Gauvard estime que l’Histoire et le métier d’historien donnent « à voir  son objet, l’Homme […] c’est-à-dire l’Autre, celui qui est nécessairement différent ». L’historien doit alors assumer la fonction de « passeur » entre cet Autre et le temps présent de l’interprétation. « L’histoire sert à supporter l’Autre » qui est radicalement différent et ainsi la tolérance émerge. « L’histoire est donc une science nécessaire […] par la démarche intellectuelle qu’elle commande, source de notre civilisation des mœurs ».

Ces témoignages d’historiens professionnels ont été rassemblés dans le but d’illustrer ce que représente pour nous l’histoire. Elle est ce qui fait sens. En effet, l’essence humaine est le produit du discours que tient l’humanité sur elle-même. En ce sens, l’homme raconte l’homme et son propre récit permet de donner sens à sa vie. La nécessité de l’Histoire apparaît alors clairement  comme le soubassement indispensable de l’existence humaine. L’histoire n’est que la fabrication par le discours de phénomènes réels ressortis de la masse opaque des faits humains dans la passé.

L’opération historique porte en elle-même un sens car les questionnements de l’historien sont rattachés au présent duquel il ne peut s’émanciper. Ses schémas de pensées  sont façonnés par le temps présent. Ce n’est pas à l’histoire d’être utile mais bien à l’historien, qui par son travail historique, éclaire les dysfonctionnements actuels.

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