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Archive for mars 2013

Quelle définition donnez-vous à l’Histoire ?

Je n’ai pas toujours eu la même définition de l’Histoire. Elle évolue en fonction principalement de deux choses. D’abord, selon les propres lectures de l’historien, ses propres savoirs et aussi selon la conjoncture. La définition de la place de l’histoire et de l’histoire peut aussi évoluer selon le temps et le moment. Il y a des moments où les usages du passé sont plus ou moins puissants, plus ou moins gênants et demandent parfois d’être plus présents dans l’espace public. La tension entre une définition de l’histoire purement savante, un travail savant sur le passé, et l’histoire comme un enjeu public peut varier selon les moments. Et sans doute qu’il n’y a pas une définition qui soit complètement intemporelle (1).

On peut retenir à mon avis trois éléments. Le premier, classique et partagé par tout le monde, c’est de considérer l’histoire comme une discipline savante capable de produire des connaissances originales sur le passé. Ensuite, élément assez fondateur de la discipline, c’est que ce savoir doit être critique, dans le sens où il n’y a pas d’histoire sans une vision tendue, dialectique, critique, qui la fait se distinguer du simple récit. Enfin, un aspect plus moral avec, comme le disait Marc Bloch, cette capacité à faire vivre les morts dans le monde des vivants. Et donc là évidemment, en ramenant des temps passés dans le monde des vivants, l’histoire est aussi un enjeu pour les vivants. Il y a là un aspect moral, politique, social dans cette opération.

Quel rôle donnez-vous à l’histoire dans l’espace public ?

L’histoire est toujours un enjeu public. Avec son usage par les pouvoirs constitués. Mais elle l’est plus ou moins et les enjeux sont plus ou moins lourds. A des commémorations bénignes, il y en a d’autres qui prêtent à des enjeux beaucoup plus importants. Nous sommes dans une période, mais il y en a eu d’autres, où les usages publics de l’histoire sont évidement des enjeux. Il me paraît très net qu’il y a une forme à l’échelle européenne de retour identitaire et de relativisme par exemple des périodes fascistes et nazis, sous différentes modalités, avec différents enjeux et dangers. On en a un exemple patent en Italie, avec la valorisation de la figure de Mussolini en en édulcorant les aspects les plus violents pour en faire un personnage comme un autre de l’histoire italienne. Il y a tout un enjeu à l’échelle européenne autour d’un retour identitaire qui valorise des régimes nauséabonds, en Hongrie, en Italie et même en Allemagne qui a souvent mis des barrières sur ces retours. Ce sont là des usages de l’histoire qui sont extrêmement tendus et dangereux et où évidemment les historiens sont pris à parti (2). Parce qu’ils ont les armes théoriques pour lutter contre un certain nombre de déformations et de relativisme. Et cela me parait en plein du rôle de l’historien de ce saisir de ces enjeux. Par exemple, je suis frappé du silence des historiens sur les questions du monde musulman. Alors que nous avons en France un nombre de savants de qualité sur l’histoire de l’islam, une petite fraction seulement de ces spécialistes fait l’effort de démonter les stéréotypes véhiculés par l’espace public.

Quels sont les moyens d’intervention dans l’espace public à la disposition de l’historien ?

C’est une question à la fois pratique et épistémologique. C’est-à-dire qu’il faut considérer quelle voix doit-on faire entendre et comment. Comment considérer un documentaire qui fait intervenir un historien vingt secondes sur un thème secondaire ? La parole est donnée à l’historien dans un temps limité, sur un sujet annexe, donnant l’impression qu’on lui a donné la parole dans le cadre d’un documentaire équilibré et à côté on fait raconter des farces présentées comme des interprétations (par exemple autour de Jeanne d’arc). D’un coté, l’historien est représenté dans l’espace public, mais il est tellement mis en scène au détriment de l’histoire savante qu’il n’apparaît que comme une voix parmi d’autres. Ce n’est donc pas évident qu’il faille toujours saisir l’espace public car on ne maîtrise pas toujours les usages qui sont fait de notre voix. Il est souvent délicat de trouver les bonnes modalités opératoires. Mais ces modalités peuvent s’élargir : Gérard Noiriel par exemple considère le théâtre comme un moyen pour faire passer des connaissances, des réflexions historiennes, d’esprit critique. En fait, je pense que ce qui est nécessaire c’est une pensée de l’espace public. C’est-à-dire qu’intervenir de manière efficace nécessite de penser ce qu’est l’espace public pour un historien à la fois aujourd’hui et selon l’endroit où il se situe. C’est ainsi que certaines interventions, mobilisations historiennes peuvent fonctionner. Souvent quand les historiens ne se mobilisent pas seuls d’ailleurs. Prenons l’exemple de la Loi de 2005 dont l’un des articles visait à enseigner le « rôle positif » de la colonisation. L’article en question a été déclassifié suite à la très forte mobilisation des enseignants et des historiens. On peut aussi prendre l’exemple de la mobilisation lors du projet de la Maison de l’Histoire de France. Donc à priori, les historiens dans l’espace public ne sont pas voués à n’être qu’une voie marginale : lorsque les mobilisations sont bien organisées, que des alliances sont nouées, je pense que l’historien peut se faire entendre dans l’espace public.

Comment a été lancé le « Comité de Vigilance face aux usages publics de l’histoire » ?

Il y a une double temporalité dans le comité. Avant 2005, lorsque nous [Gérard Noiriel, Michèle Riot-Sarcey et d’autres historiens] l’avons envisagé, nous avions le sentiment qu’émergeait un certain nombre de débats identitaires, politiques, qui utilisaient l’histoire de manière extrêmement délicate, souvent réactionnaire, exclusive. Il y avait une sorte de retour culturel d’un usage conservateur de l’histoire qui paraissait très discutable, notamment en matière d’immigration, de définition des identités. Nous pensions à l’époque que les historiens devaient avoir plus de poids dans l’espace public pour lutter contre un certain nombre de stéréotypes, d’histoire sur-utilisée à des fins identitaires. L’idée de Gérard Noiriel était de faire une sorte de New York Review of Books pour la France. C’est-à-dire de discuter des livres, tout en disposant d’un espace pour lever ses questions d’espace public plus générales où les historiens et autres sciences sociales pourraient s’exprimer avec leurs spécificités propres sur des enjeux contemporains. Sur ces premières discussions, est arrivée cette Loi de 2005 sur la colonisation. Une loi qui a mit le feu aux poudres et mobilisé très fortement les historiens contre cette injonction politique sur l’enseignement de l’histoire dans un sens réactionnaire. Il y a donc eu des pétitions et tribunes signées disant qu’il fallait que les historiens luttent contre cette utilisation de l’histoire à des fins purement partisanes et idéologiquement douteuses dans l’espace public. C’était très effervescent, électrique autour de ces enjeux là. Cela a permis d’agréger très rapidement autour de nous un premier cercle d’historiens qui s’est rapidement élargi, pour arriver à la rédaction du manifeste du comité de vigilance.

Concernant les débats autour de la colonisation et de l’enseignement de ses prétendus effets positifs, il y a eu une confrontation intellectuelle assez nouvelle qui s’est formée sur la notion de « loi mémorielle ». Un collectif a publié une tribune dans le Monde appelant à la « Liberté pour l’histoire », en se dressant certes comme nous contre la Loi de 2005, mais en demandant aussi l’abolition de tout ce qu’ils ont appelé les « lois mémorielles ». C’est-à-dire toutes les lois qui touchaient à la gestion du passé : Lois Gayssot, Taubira, etc … . Et là il y a eu une vraie opposition parce que pour nous il n’était pas question de dire par notre intervention que les historiens avaient le monopole de l’histoire. Le groupe issu de ce manifeste « Liberté pour l’histoire » prétendait en quelque sorte que l’histoire devait rester définie par les historiens et que le politique n’avait pas à y intervenir, pas plus que les enjeux sociaux. Une position que nous ne partageons pas au CVUH. Nous considérons que ce n’est pas pareil de condamner un génocide et de promouvoir la colonisation, une position se trouve totalement aplatie par la notion de « loi mémorielle ». Et là il y a eu véritable opposition. Notre position était de dire qu’une loi mémorielle pouvait être légitime, ou du moins méritait d’être discutée, si elle répondait à des valeurs qui fassent sens, à un discours historique qui fasse sens (3).

Les oppositions sont moins vives aujourd’hui car les enjeux ne sont plus directement là, mais ils peuvent rejaillir comme on l’a vu à propos des lois sur le génocide arménien. Le Comité est toujours actif, plus ou moins selon les enjeux, comme avec le  retour identitaire de l’histoire dans la bouche du candidat Sarkozy. Une situation qui a re-mobilisé le CVUH, et nous avons publié un grand texte durant la campagne présidentielle pour démonter l’utilisation de l’histoire par M. Sarkozy. Nous avons d’ailleurs sorti un ouvrage collectif, Comment Nicolas Sarkozy a écrit l’histoire, qui décortique les usages de l’histoire par Sarkozy selon les compétences des historiens mobilisés. Approche qui privilégie la connaissance experte afin de la livrer au public pour en faire un usage critique, idée qui s’oppose au surplomb de l’intellectuel sur la société. Cela fait partie de la politique du CVUH : si l’historien intervient dans l’espace public, c’est au nom du fait qu’il a un certain nombre de capacités expertes, de connaissances propres qu’il a à livrer aux gens comme autant d’instruments critiques.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours et sur cette spécificité, si l’on peut dire, de travailler sur deux périodes, médiévale et contemporaine.

C’est une spécificité très simple : J’ai étudié à Science-po Paris, tout en faisant des études d’histoire à l’université. A science-po j’étais naturellement porté sur l’histoire contemporaine, où j’ai réalisé un certain nombre de mémoires de recherche, alors que l’université m’ouvrait à d’autres périodes historiques et notamment la médiévale. Après avoir passé l’agrégation c’est posé la question de la thèse. J’ai décidé de faire ma thèse en médiévale tout en gardant mon bagage de contemporaine. Il y a aussi un choix épistémologique. L’histoire contemporaine au début des années 1990 était moins dynamique qu’elle ne l’est aujourd’hui. C’était pour beaucoup une histoire politique, assez classique et les historiens phares, à mes yeux, n’avaient pas encore autant émergés qu’aujourd’hui. L’histoire contemporaine a maintenant ouvert son panel problématique. Le dynamisme intellectuel me paraissait beaucoup plus dans l’histoire médiévale. J’ai plus fait un choix de thèse épistémologique que de période, m’intéressant plus à la manière d’aborder l’histoire comme le faisait Claude Gauvard en s’ouvrant sur le droit, l’anthropologie, la sociologie. Cela donnait l’impression qu’on allait pouvoir respirer, ouvrir vers de nouveaux horizons.

Vos recherchent continuent elles d’explorer ces deux périodes ?

J’ai toujours essayé de poursuivre mes recherches sur ces deux périodes en effet. Tout d’abord parce que les nourritures croisées sont assez stimulantes. Par exemple, savoir si des problématiques sur les guerres contemporaines sont transférables aux guerres médiévales. J’avais travaillé sur les exécutions en 1914-1918, et j’ai pu développer l’idée de rituel sur ces exécutions notamment parce que j’avais travaillé sur la justice du Moyen-âge. Il ne s’agit évidemment pas de chercher des modèles qui se répètent, mais des problématiques et des manières de voir se nourrissent par les connaissances croisées.

Sur la période contemporaine, je travaille sur la construction de la mémoire de la Grande guerre par les anciens combattants. Ce qui m’a toujours fasciné sur la guerre 14-18, c’est ce que l’on a fait de cette guerre. A savoir comment les gens ont fabriqué la mémoire de ce traumatisme colossal, pour eux-mêmes, pour les autres, quels furent les effets sociaux et politiques des mises en mémoire. J’ai publié un livre intermédiaire, qui s’intitule 14-18 aujourd’hui, sur les traces contemporaines de la Grande guerre. L’autre gros chantier qui est lié à mon habilitation à diriger des recherches est mon travail sur les crieurs publics au Moyen-âge. J’essaye de voir comment on peut reconstituer la vie d’un crieur public médiéval. Pour ce travail, les sources vont des comptabilités de paiement qui sont très bavardes aux mandements qui enjoignent aux crieurs ou aux officiers qui les commandent, de faire accomplir ou d’accomplir tel ou tel cri. Ou encore, certains comptes rendus de publications, voir quelques images.

Quel lien faites-vous entre votre métier d’historien et votre rôle de citoyen ?

Je les conçois comme une vraie séparation. Même si il ne faut pas être naïf à penser que rien n’est orienté et qu’il y a une pureté quasiment sainte de l’historien. Il y a bien sûr des déterminismes et des enjeux mais il est évident que je les mets à distance dans mon travail. En revanche, des résultats que je peux avoir, je peux tirer un certain nombre de manières de faire dans l’espace public, qui sont peut être partageables, et c’est là que je retrouve mon rôle de citoyen. Mais ce n’est pas en amont, c’est en aval, quand ont été élaborés les résultats, quitte à ce que ces résultats déplaisent d’ailleurs. Des moyens d’action existent à l’interface de la tour d’ivoire et de l’engagement politique : l’histoire de plein air par exemple, emmener les étudiants dans des endroits où se sont incarnés des enjeux de pouvoirs, dans des lieux comme on dit, chargés d’histoire et qui composent un présent. C’est là une des possibilités du métier d’historien de lui donner un sens autre. Les échanges avec les élus ou les militants sont aussi souvent intéressants, dans les deux sens, chacun restant dans son rôle.

[1] Voir le bilan récent sous la direction de Christophe Granger, A quoi pensent les historiens ?, Paris, Autrement, 2013.

2 Voir récemment, W. Blanc, A. Chéry, C. Naudin, Les historiens de garde, Paris, éd. Inculte, 2013.

3 Voir sur cette question, B. Adjemian, « Le débat inachevé des historiens français sur les « lois mémorielles » et la pénalisation du négationnisme : retour sur une décennie de controverse », Revue arménienne des questions contemporaines, 15, décembre 2012, p. 9-34.

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