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Archive for the ‘Essais’ Category

Emmanuel Laurentin, dont la voix anime l’émission La fabrique de l’histoire sur France Culture tous les matins de la semaine à 9h05, fait le constat d’un âge d’or révolu de la discipline historique. Cette nostalgie est le fruit de la concurrence que subit l’histoire au sein des sciences sociales dans sa dimension explicative et d’un intérêt moindre par le grand public. Il a donc eu l’idée lumineuse de poser la question suivante à une quarantaine d’historiens : A quoi sert l’Histoire aujourd’hui ? paru pour les dix ans de l’émission radiophonique en 2010.

Nous avons pris la liberté de choisir un éventail de sept entretiens qui nous ont paru les plus pertinents pour suivre de près la problématique qui sous-tend le travail de ce blog :

Jacques le Goff dote l’histoire d’une utilité. Elle ne saurait se réduire à l’accumulation de connaissances du passé. « L’Histoire doit être un tremplin » dans le sens où l’interrogation du passé doit nourrir une réflexion présente dans le but d’améliorer les dysfonctionnements. Jacques le Goff prend alors l’exemple de l’Europe à unifier. Les Français peuvent devenir de bons européens en s’appuyant sur l’Histoire.

Jean-Luc Mayaud déplace les temporalités. L’utilité de l’historien serait de faire prendre conscience aux citoyens que « la valeur des choses s’apprécie surtout dans leur incidence sur le devenir et dans la responsabilité historique qu’elles impliquent » et non dans l’instantanéité caractérisant notre Monde actuel.

Sophie Coeuré insiste sur la dimension distrayante de l’histoire en évoquant les manières de penser et d’agir des hommes et des femmes du passé. Cependant cela ne doit pas exclure la dimension critique dont la discipline s’est dotée depuis la fin du XIX e siècle. Mais l’histoire peut voir ses praticiens s’ériger en moralistes ou en justiciers dans un excès de réflexion critique sur l’instrumentalisation de la discipline.

Isabelle Heullant-Donat retrace l’origine du mot « Histoire ». Elle est au commencement une muse, Clio, fille de Zeus et de Mnémosyne (la « Mémoire), et comme telle, elle est destinée à être chantée et louée. Ensuite, Hérodote la définit comme une « enquête » qui peu à peu distingue la fiction nourrissant la fable, du fait nourrissant l’histoire. Cependant, les historiens contemporains sont bien au fait que l’histoire ne représente pas la science de la vérité. « L’histoire d’aujourd’hui est peut être moins utile que nécessaire au sens où il est nécessaire de respirer pour vivre ».

Pascal Ory compare l’utilité de l’histoire à celle des autres sciences sociales. La sociologie de Bourdieu offre une compréhension claire des rapports de domination qui sous-tendent notre société actuelle tandis que l’anthropologie ré enchante une société en quête d’identité.  Et l’histoire ? L’histoire d’hier a servi, « autant dire qu’elle a fait de la politique ». L’Histoire actuelle « satisfait un besoin individuel », un besoin de récit particulier agissant comme placebo pour soigner  les individus qui « parfois finissent par faire corps, par faire peuple, nation, humanité ».L’historien donne un sens au temps. « L’histoire n’a aucune vertu collective mais peut avoir d’excellents effets individuels ».

Arlette Farge soutient que l’histoire est constitutive de l’être humain. « Elle nous rassemble et elle nous ressemble ». L’histoire est intempestive et ne peut être réduite à des schémas explicatifs de linéarité et sa connaissance sert à expliquer le présent et l’avenir. L’historien doit organiser « une rencontre effective avec les consciences, les sentiments, les instincts, l’amour » pour repérer les lacunes dons les racines ont mené aux détresses et aux inquiétudes du temps présent. « Passeur, l’historien aime la vie ».

Claude Gauvard estime que l’Histoire et le métier d’historien donnent « à voir  son objet, l’Homme […] c’est-à-dire l’Autre, celui qui est nécessairement différent ». L’historien doit alors assumer la fonction de « passeur » entre cet Autre et le temps présent de l’interprétation. « L’histoire sert à supporter l’Autre » qui est radicalement différent et ainsi la tolérance émerge. « L’histoire est donc une science nécessaire […] par la démarche intellectuelle qu’elle commande, source de notre civilisation des mœurs ».

Ces témoignages d’historiens professionnels ont été rassemblés dans le but d’illustrer ce que représente pour nous l’histoire. Elle est ce qui fait sens. En effet, l’essence humaine est le produit du discours que tient l’humanité sur elle-même. En ce sens, l’homme raconte l’homme et son propre récit permet de donner sens à sa vie. La nécessité de l’Histoire apparaît alors clairement  comme le soubassement indispensable de l’existence humaine. L’histoire n’est que la fabrication par le discours de phénomènes réels ressortis de la masse opaque des faits humains dans la passé.

L’opération historique porte en elle-même un sens car les questionnements de l’historien sont rattachés au présent duquel il ne peut s’émanciper. Ses schémas de pensées  sont façonnés par le temps présent. Ce n’est pas à l’histoire d’être utile mais bien à l’historien, qui par son travail historique, éclaire les dysfonctionnements actuels.

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L’approche en « dix leçons » proposée par Filiu se veut le regard d’un historien cherchant à poser sur les bouleversements régionaux du monde arabe une analyse dont la profondeur évite les opinions trop rapides et réductrices que l’on peut se faire dans tout suivi à distance d’une actualité brulante. Comme il l’exprime dans son introduction, « un historien pourrait juger plus sage d’attendre la stabilisation de la nouvelle donne avant de s’aventurer à l’analyser ou à l’interpréter ». Mais pourtant, un éventail s’est ouvert, laissant échapper des volutes « d’expériences et de données » qui dévoilaient dans leur immédiateté un ensemble de transformations régionales et internationales héritées notamment du 11 septembre 2001 et qui se devaient d’être transmises.

Une véritable union arabe ne fut réalisée qu’aux premiers temps de l’Islam

Y a-t-il un Autre arabe, Oriental ? A cette question, l’auteur cherche à briser une représentation occidentale voyant un monde arabe unifié, lascif, et subissant pour son plus grand bien la dictature d’un leader éclairé. Pourtant, une véritable union arabe ne fut réalisée qu’aux premiers temps de l’Islam, avec l’extension du Djihad. La tentative de la constitution de la Ligue Arabe en 1945 démontre bien l’échec de la tentative d’unification : les rivalités entre Etats-nations ont pris le pas sur une pseudo identité collective, tout en étant complètement connecté aux rivalités de pouvoir à des échelles plus vastes. L’allégeance de l’Egypte à l’URSS et celle de l’Arabie Saoudite aux USA, le traité de paix Egypte-Israël de 1979 sont autant d’exemples de la primauté des intérêts nationaux.

Le début des années 90 marque la chute de l’URSS, avec comme conséquences de nombreux bouleversements chez ses anciens alliés. La première de ces conséquences est l’aspiration démocratique. Des élections libres avec instauration du multipartisme sont organisées en Algérie. Mais, la victoire des islamistes du Front Islamique du Salut conduisit à la contestation du scrutin, et à l’intervention de l’armée, craignant une dérive islamiste et autoritaire du pays. La guerre civile qui s’ensuivit fit plusieurs milliers de morts. En Jordanie, des élections libres furent organisés en 1989 grâce à la pression des chefs tribaux dans le sud du pays. Encore une fois, la peur islamiste amena à l’exclusion des Frères Musulmans de la scène politique du pays. Dernier exemple, en Irak. De grands soulèvements populaires eurent lieux, dans les provinces chiites du sud et dans celles kurdes du nord en 1991. Celles-furent violement réprimés par Saddam Hussein, sans aucune réaction des troupes américaines pourtant présentes (on est au lendemain de la guerre du Golfe). Le président Bush déclara qu’une déstabilisation de l’Irak par des mouvements chiites n’aurait un intérêt que pour l’Iran, et ses avatars islamistes. Mieux valait la répression du mouvement populaire qu’un bouleversement politique d’un pays qui se serait forcément tourné vers l’islamisme radical. Un statu quo régional se met en place au sortir des années 90 qui n’est pas issu d’une approbation passive par les populations arabes, mais qui est plutôt la résultante de la prise du pouvoir par des groupes politiques et militaires avec l’aval des puissances occidentales, et qui ont pu écraser les soulèvements populaires et asseoir leur domination interne sous le prétexte de la lutte contre l’islamisme.

Un soulèvement exceptionnel dans sa rapidité

Le soulèvement tunisien de décembre-janvier 2011 n’est pas un phénomène nouveau, mais plutôt le résultat d’une longue lutte de refus des dictatures. La géographie du soulèvement tunisien, du sud du pays aux populations pauvres mais hostiles au pouvoir vers les côtes et ses classes moyennes, exprime bien l’idée que la révolution ne part pas d’un lieu au hasard, n’est pas un fait exceptionnel. Ce qu’exprime par contre Filiu, c’est que c’est la rapidité du soulèvement qui est exceptionnel.

S’il est un signe fort dans ces soulèvements, signe que l’on retrouve moins aujourd’hui alors que l’on est rentré dans la phase politique proprement dite, c’est l’absence de références à la religion. L’objectif des révolutions est clairement de se libérer d’une clique corrompue et de retrouver le contrôle de la destinée de la nation. Il est intéressant de noter que les critiques contre les mouvements proviennent surtout de la bureaucratie religieuse des régimes, qui brandissent l’Islam comme Loi à laquelle doivent se plier les manifestants. Leur grande crainte est en effet leur perte d’influence et de pouvoir sur la population au travers un mouvement qui leur échappe. Et cette aspiration à l’émancipation est principalement le fait des chebab, les jeunes, à la pointe des manifestations que ce soit en Egypte, en Syrie, en Tunisie, au Yemen. Un contexte démographique tout d’abord : 60% de la population des pays arabes à moins de 25 ans. Ces jeunes subissent un chômage massif malgré une éducation souvent meilleure que celle de leurs ainés, et subissent la violence de la police et de l’ordre étatique. Filiu exprime l’idée qu’à une « solidarité arabe qui bloque par le haut », celle-ci grandit par le bas, par ces jeunes, qui se retrouvent dans une langue arabe commune et dans l’appropriation de l’explosion des divertissements de masses et des réseaux sociaux. Dans leur contestation, des artistes se font le relais de ces jeunes, aux travers des hymnes qui permettent le développement d’un « mouvement transnational d’identification au mouvement arabe », comme l’a pu l’être la génération 68 à son époque. Pourtant, localement, l’action reste le principal moteur de la révolution. Internet ou les téléphones portables, qui permettent la communication, la mobilisation sont des éléments essentiels du sentiment collectif, mais ils ne sont que des nouveaux outils dans une boite à outils des révolutions. La clé reste l’organisation, dont la spécificité de ce printemps semble être la dynamique acéphale.

Comment surmonter l’hétérogénéité du mouvement ?

Deux piliers participaient au maintien des régimes arabes. Le premier était l’Etat au service des dirigeants, et le poids énorme du Parti dans les domaines du pouvoir, de l’économie, de la société. Le second pilier est l’importance des services de sécurité, agressifs, omniprésents, et intouchables. A ces deux piliers, la révolution a su opposer un modèle pacifique, cherchant à mettre en place des comités de transition hors des rivalités politiques. L’absence de leader a été une condition de survie pour les activistes. De réelles stratégies de réseautage de militants, de planification des lieux de grèves, de dispersion a été mis en place, révélant une habilité tactique réelle des militants permettant le succès du 25 janvier, du 06 avril, … . La brochure de Gene Sharp, « De la dictature à la démocratie », écrite initialement pour accompagner la contestation contre Suharto en Indonésie, semble avoir eu un réel écho chez les militants. De ces stratégies, une typologie des mouvements suivant les pays peut ressortir. En Tunisie, le mouvement part de la périphérie vers le centre, avec des chefs lieux de province gagnés tour à tour par la violence, bien avant la capitale. En Egypte, le mouvement part de l’occupation du cœur de la capitale, la place Tarhir, avec une extension des troubles au reste du pays. Dans chacun des pays concernés, il est nécessaire d’observer les acteurs qui émergent des contestations. Ceux-ci sont en effet différents selon les pays. A l’importance du syndicat des travailleurs, l’UGTT, en Tunisie, se sont plutôt les chefs de tribus en Jordanie qui sont à la base de la contestation et qui font plier le roi Abdallah II, plutôt que les partis d’opposition ou les syndicats. De la même manière en Libye, le rôle important des tribus Warfalla et Zuwaya dans l’insurrection. A l’absence de leader favorable aux premiers soulèvements, l’exemple libyen illustre pourtant bien la faiblesse de ces mouvements hétérogènes en cas d’insurrection armée. La violence et la cohérence d’une puissance de feu peut entrainer la défaillance de l’esprit pluraliste de la résistance. Et c’est là toute l’ambigüité des révolutionnaires : la crainte de la perte de l’âme du soulèvement par la militarisation. Ambigüité sur laquelle les dictateurs ont longtemps réussi à jouer : semer le chaos pour réimposer l’ordre et se poser comme uniques barrages aux dérives radicales. A cet ordre immuable, la démocratie apparaît comme la seule alternative. A condition qu’on lui laisse la marge suffisante d’exercice de sa souveraineté.

Et c’est là qu’apparaît la question de la religion : quelle place pour l’Islam politique dans la démocratie ? Derrière cette question, apparaît l’enjeu que représentent les Frères Musulmans dans l’espace politique arabe. Confrérie fondé en Egypte en 1928 par Hassan al-Banna, l’ambition initiale était la formation d’un mouvement de masse et non plus élitiste visant à une régénération spirituelle et à une lutte anticoloniale. Un mouvement d’islamisme moderniste qui fut très largement marginalisé et montré comme une menace jusqu’aux révolutions de 2011. Le caractère très spontané de ces mouvements pris de court les Frères, tout comme son hétérogénéité : des querelles internes entre les jeunes en colère et les tenants du salafisme, soumis à la bureaucratie religieuse, divisent la confrérie.

Les élections qui se mettent en place seront elles la continuité de cette Nahda du XXIème siècle ?

Al-Qaïda, la question palestinienne, la place de la religion, les enjeux sociaux à l’origine des révolutions, sont tant de problématiques participants à la multitude de bouleversements induits par le « printemps arabe ». Les élections qui se mettent en place seront elles la continuité de cette Nahda du XXIème siècle ? En tout cas, des tendances, que l’on dit souvent lourdes, sont perceptibles : l’importance des frontières nationales comme cadre de référence des révolutionnaires, ou la remise en cause des chimères géopolitiques associées au monde arabe (le mythe du croissant chiite). En titrant la révolution arabe au singulier, Jean-Pierre Filiu cherche à exprimer l’idée d’un mouvement global de contestation, fondamentalement moderniste, comme l’avait connu la région à la fin du XIXème siècle. Et si les défis politiques sont immenses, les défis de la réalité le sont d’autant plus. Alors que les inquiétudes se portent sur la place de la religion dans ces futures démocraties, il ne faut pas oublier que ce sont des problématiques sociales et économiques qui ont conduit aux soulèvements populaires. Les stratégies politiques de chacun, stratégies de l’armée, des classes moyennes, des anciens cadres du parti du dictateur, des tribus, se trouvent réorganisés par les soulèvements et leurs conséquences. Il sera maintenant nécessaire de voir de quelle manière les aspirations sociales trouveront des échos concrets dans l‘espace politique.

(Possibilité d’obtenir cet article au format PDF en envoyant votre demande par mail à : lerecitconcordant@gmail.com)

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D’où vient la fascination qu’exerce l’Extrême-Orient sur l’Occident ? De ce que nombre sont persuadés que c’est là que se joue l’avenir du monde, mais plus encore de ce que la notion même est une invention européenne. Répandue au commencement du XXe siècle, elle recouvre doublement une extrémité physique de l’Orient mais aussi la quintessence même de celui-ci, son aboutissement au sens propre comme au sens figuré.
Or cet Orient est indissociable de l’Occident. Celui-ci, en effet, vient perturber le monde sinisé, particulièrement au XIXe siècle. Jusque-là, la Chine et ses pays voisins se passaient parfaitement de l’Europe et de l’Amérique, sans mimétisme ni quête de modernisation. Confrontés à un rapport de force, ils doivent s’adapter à la nouvelle donne, imposée de l’extérieur mais qui trouve aussi ses relais à l’intérieur, dans les sociétés locales. La réponse différenciée des sociétés d’Asie orientale face à la perturbation occidentale aggrave le déséquilibre, creuse un décalage entre les divers pays asiatiques. Ainsi, le Japon réagit plus vite, et plus brutalement, que ses voisins, imposant à son tour sa domination et son exploitation, en prenant exemple sur la démarche coloniale de l’Occident. On en voit encore les traces et les conséquences dans toute la région.
En partant de l’Extrême-Orient, l’analyse renvoie donc à la question d’ordre plus général de définition des grands ensembles du type Orient et Occident, de leur nature – géographique, culturelle, politique? Réelle ou métaphorique? – et de leurs limites.

Philippe Pelletier, docteur en géographie, diplômé en langue et civilisation japonaises, est professeur à l’Université Lumière Lyon 2 et membre de l’UMR 5600 Environnement, Ville, Société. Il a notamment publié La Japonésie (1997), Le Japon, géographie, géopolitique et géohistoire (2007), Japon, idées reçues (2e édition, 2008) et L’Atlas du Japon (2008).

Paris, Gallimard, 2011. 867 pages, 11,1 x 17,8 cm, broché.

(Commentaire récupéré sur « Librairie La Géographie », http://www.librairie-la-geographie.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=8574&type=29&code_lg=lg_fr&num=181&dispProduct=1)

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