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Quelle définition donnez-vous à l’Histoire ?

Je n’ai pas toujours eu la même définition de l’Histoire. Elle évolue en fonction principalement de deux choses. D’abord, selon les propres lectures de l’historien, ses propres savoirs et aussi selon la conjoncture. La définition de la place de l’histoire et de l’histoire peut aussi évoluer selon le temps et le moment. Il y a des moments où les usages du passé sont plus ou moins puissants, plus ou moins gênants et demandent parfois d’être plus présents dans l’espace public. La tension entre une définition de l’histoire purement savante, un travail savant sur le passé, et l’histoire comme un enjeu public peut varier selon les moments. Et sans doute qu’il n’y a pas une définition qui soit complètement intemporelle (1).

On peut retenir à mon avis trois éléments. Le premier, classique et partagé par tout le monde, c’est de considérer l’histoire comme une discipline savante capable de produire des connaissances originales sur le passé. Ensuite, élément assez fondateur de la discipline, c’est que ce savoir doit être critique, dans le sens où il n’y a pas d’histoire sans une vision tendue, dialectique, critique, qui la fait se distinguer du simple récit. Enfin, un aspect plus moral avec, comme le disait Marc Bloch, cette capacité à faire vivre les morts dans le monde des vivants. Et donc là évidemment, en ramenant des temps passés dans le monde des vivants, l’histoire est aussi un enjeu pour les vivants. Il y a là un aspect moral, politique, social dans cette opération.

Quel rôle donnez-vous à l’histoire dans l’espace public ?

L’histoire est toujours un enjeu public. Avec son usage par les pouvoirs constitués. Mais elle l’est plus ou moins et les enjeux sont plus ou moins lourds. A des commémorations bénignes, il y en a d’autres qui prêtent à des enjeux beaucoup plus importants. Nous sommes dans une période, mais il y en a eu d’autres, où les usages publics de l’histoire sont évidement des enjeux. Il me paraît très net qu’il y a une forme à l’échelle européenne de retour identitaire et de relativisme par exemple des périodes fascistes et nazis, sous différentes modalités, avec différents enjeux et dangers. On en a un exemple patent en Italie, avec la valorisation de la figure de Mussolini en en édulcorant les aspects les plus violents pour en faire un personnage comme un autre de l’histoire italienne. Il y a tout un enjeu à l’échelle européenne autour d’un retour identitaire qui valorise des régimes nauséabonds, en Hongrie, en Italie et même en Allemagne qui a souvent mis des barrières sur ces retours. Ce sont là des usages de l’histoire qui sont extrêmement tendus et dangereux et où évidemment les historiens sont pris à parti (2). Parce qu’ils ont les armes théoriques pour lutter contre un certain nombre de déformations et de relativisme. Et cela me parait en plein du rôle de l’historien de ce saisir de ces enjeux. Par exemple, je suis frappé du silence des historiens sur les questions du monde musulman. Alors que nous avons en France un nombre de savants de qualité sur l’histoire de l’islam, une petite fraction seulement de ces spécialistes fait l’effort de démonter les stéréotypes véhiculés par l’espace public.

Quels sont les moyens d’intervention dans l’espace public à la disposition de l’historien ?

C’est une question à la fois pratique et épistémologique. C’est-à-dire qu’il faut considérer quelle voix doit-on faire entendre et comment. Comment considérer un documentaire qui fait intervenir un historien vingt secondes sur un thème secondaire ? La parole est donnée à l’historien dans un temps limité, sur un sujet annexe, donnant l’impression qu’on lui a donné la parole dans le cadre d’un documentaire équilibré et à côté on fait raconter des farces présentées comme des interprétations (par exemple autour de Jeanne d’arc). D’un coté, l’historien est représenté dans l’espace public, mais il est tellement mis en scène au détriment de l’histoire savante qu’il n’apparaît que comme une voix parmi d’autres. Ce n’est donc pas évident qu’il faille toujours saisir l’espace public car on ne maîtrise pas toujours les usages qui sont fait de notre voix. Il est souvent délicat de trouver les bonnes modalités opératoires. Mais ces modalités peuvent s’élargir : Gérard Noiriel par exemple considère le théâtre comme un moyen pour faire passer des connaissances, des réflexions historiennes, d’esprit critique. En fait, je pense que ce qui est nécessaire c’est une pensée de l’espace public. C’est-à-dire qu’intervenir de manière efficace nécessite de penser ce qu’est l’espace public pour un historien à la fois aujourd’hui et selon l’endroit où il se situe. C’est ainsi que certaines interventions, mobilisations historiennes peuvent fonctionner. Souvent quand les historiens ne se mobilisent pas seuls d’ailleurs. Prenons l’exemple de la Loi de 2005 dont l’un des articles visait à enseigner le « rôle positif » de la colonisation. L’article en question a été déclassifié suite à la très forte mobilisation des enseignants et des historiens. On peut aussi prendre l’exemple de la mobilisation lors du projet de la Maison de l’Histoire de France. Donc à priori, les historiens dans l’espace public ne sont pas voués à n’être qu’une voie marginale : lorsque les mobilisations sont bien organisées, que des alliances sont nouées, je pense que l’historien peut se faire entendre dans l’espace public.

Comment a été lancé le « Comité de Vigilance face aux usages publics de l’histoire » ?

Il y a une double temporalité dans le comité. Avant 2005, lorsque nous [Gérard Noiriel, Michèle Riot-Sarcey et d’autres historiens] l’avons envisagé, nous avions le sentiment qu’émergeait un certain nombre de débats identitaires, politiques, qui utilisaient l’histoire de manière extrêmement délicate, souvent réactionnaire, exclusive. Il y avait une sorte de retour culturel d’un usage conservateur de l’histoire qui paraissait très discutable, notamment en matière d’immigration, de définition des identités. Nous pensions à l’époque que les historiens devaient avoir plus de poids dans l’espace public pour lutter contre un certain nombre de stéréotypes, d’histoire sur-utilisée à des fins identitaires. L’idée de Gérard Noiriel était de faire une sorte de New York Review of Books pour la France. C’est-à-dire de discuter des livres, tout en disposant d’un espace pour lever ses questions d’espace public plus générales où les historiens et autres sciences sociales pourraient s’exprimer avec leurs spécificités propres sur des enjeux contemporains. Sur ces premières discussions, est arrivée cette Loi de 2005 sur la colonisation. Une loi qui a mit le feu aux poudres et mobilisé très fortement les historiens contre cette injonction politique sur l’enseignement de l’histoire dans un sens réactionnaire. Il y a donc eu des pétitions et tribunes signées disant qu’il fallait que les historiens luttent contre cette utilisation de l’histoire à des fins purement partisanes et idéologiquement douteuses dans l’espace public. C’était très effervescent, électrique autour de ces enjeux là. Cela a permis d’agréger très rapidement autour de nous un premier cercle d’historiens qui s’est rapidement élargi, pour arriver à la rédaction du manifeste du comité de vigilance.

Concernant les débats autour de la colonisation et de l’enseignement de ses prétendus effets positifs, il y a eu une confrontation intellectuelle assez nouvelle qui s’est formée sur la notion de « loi mémorielle ». Un collectif a publié une tribune dans le Monde appelant à la « Liberté pour l’histoire », en se dressant certes comme nous contre la Loi de 2005, mais en demandant aussi l’abolition de tout ce qu’ils ont appelé les « lois mémorielles ». C’est-à-dire toutes les lois qui touchaient à la gestion du passé : Lois Gayssot, Taubira, etc … . Et là il y a eu une vraie opposition parce que pour nous il n’était pas question de dire par notre intervention que les historiens avaient le monopole de l’histoire. Le groupe issu de ce manifeste « Liberté pour l’histoire » prétendait en quelque sorte que l’histoire devait rester définie par les historiens et que le politique n’avait pas à y intervenir, pas plus que les enjeux sociaux. Une position que nous ne partageons pas au CVUH. Nous considérons que ce n’est pas pareil de condamner un génocide et de promouvoir la colonisation, une position se trouve totalement aplatie par la notion de « loi mémorielle ». Et là il y a eu véritable opposition. Notre position était de dire qu’une loi mémorielle pouvait être légitime, ou du moins méritait d’être discutée, si elle répondait à des valeurs qui fassent sens, à un discours historique qui fasse sens (3).

Les oppositions sont moins vives aujourd’hui car les enjeux ne sont plus directement là, mais ils peuvent rejaillir comme on l’a vu à propos des lois sur le génocide arménien. Le Comité est toujours actif, plus ou moins selon les enjeux, comme avec le  retour identitaire de l’histoire dans la bouche du candidat Sarkozy. Une situation qui a re-mobilisé le CVUH, et nous avons publié un grand texte durant la campagne présidentielle pour démonter l’utilisation de l’histoire par M. Sarkozy. Nous avons d’ailleurs sorti un ouvrage collectif, Comment Nicolas Sarkozy a écrit l’histoire, qui décortique les usages de l’histoire par Sarkozy selon les compétences des historiens mobilisés. Approche qui privilégie la connaissance experte afin de la livrer au public pour en faire un usage critique, idée qui s’oppose au surplomb de l’intellectuel sur la société. Cela fait partie de la politique du CVUH : si l’historien intervient dans l’espace public, c’est au nom du fait qu’il a un certain nombre de capacités expertes, de connaissances propres qu’il a à livrer aux gens comme autant d’instruments critiques.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours et sur cette spécificité, si l’on peut dire, de travailler sur deux périodes, médiévale et contemporaine.

C’est une spécificité très simple : J’ai étudié à Science-po Paris, tout en faisant des études d’histoire à l’université. A science-po j’étais naturellement porté sur l’histoire contemporaine, où j’ai réalisé un certain nombre de mémoires de recherche, alors que l’université m’ouvrait à d’autres périodes historiques et notamment la médiévale. Après avoir passé l’agrégation c’est posé la question de la thèse. J’ai décidé de faire ma thèse en médiévale tout en gardant mon bagage de contemporaine. Il y a aussi un choix épistémologique. L’histoire contemporaine au début des années 1990 était moins dynamique qu’elle ne l’est aujourd’hui. C’était pour beaucoup une histoire politique, assez classique et les historiens phares, à mes yeux, n’avaient pas encore autant émergés qu’aujourd’hui. L’histoire contemporaine a maintenant ouvert son panel problématique. Le dynamisme intellectuel me paraissait beaucoup plus dans l’histoire médiévale. J’ai plus fait un choix de thèse épistémologique que de période, m’intéressant plus à la manière d’aborder l’histoire comme le faisait Claude Gauvard en s’ouvrant sur le droit, l’anthropologie, la sociologie. Cela donnait l’impression qu’on allait pouvoir respirer, ouvrir vers de nouveaux horizons.

Vos recherchent continuent elles d’explorer ces deux périodes ?

J’ai toujours essayé de poursuivre mes recherches sur ces deux périodes en effet. Tout d’abord parce que les nourritures croisées sont assez stimulantes. Par exemple, savoir si des problématiques sur les guerres contemporaines sont transférables aux guerres médiévales. J’avais travaillé sur les exécutions en 1914-1918, et j’ai pu développer l’idée de rituel sur ces exécutions notamment parce que j’avais travaillé sur la justice du Moyen-âge. Il ne s’agit évidemment pas de chercher des modèles qui se répètent, mais des problématiques et des manières de voir se nourrissent par les connaissances croisées.

Sur la période contemporaine, je travaille sur la construction de la mémoire de la Grande guerre par les anciens combattants. Ce qui m’a toujours fasciné sur la guerre 14-18, c’est ce que l’on a fait de cette guerre. A savoir comment les gens ont fabriqué la mémoire de ce traumatisme colossal, pour eux-mêmes, pour les autres, quels furent les effets sociaux et politiques des mises en mémoire. J’ai publié un livre intermédiaire, qui s’intitule 14-18 aujourd’hui, sur les traces contemporaines de la Grande guerre. L’autre gros chantier qui est lié à mon habilitation à diriger des recherches est mon travail sur les crieurs publics au Moyen-âge. J’essaye de voir comment on peut reconstituer la vie d’un crieur public médiéval. Pour ce travail, les sources vont des comptabilités de paiement qui sont très bavardes aux mandements qui enjoignent aux crieurs ou aux officiers qui les commandent, de faire accomplir ou d’accomplir tel ou tel cri. Ou encore, certains comptes rendus de publications, voir quelques images.

Quel lien faites-vous entre votre métier d’historien et votre rôle de citoyen ?

Je les conçois comme une vraie séparation. Même si il ne faut pas être naïf à penser que rien n’est orienté et qu’il y a une pureté quasiment sainte de l’historien. Il y a bien sûr des déterminismes et des enjeux mais il est évident que je les mets à distance dans mon travail. En revanche, des résultats que je peux avoir, je peux tirer un certain nombre de manières de faire dans l’espace public, qui sont peut être partageables, et c’est là que je retrouve mon rôle de citoyen. Mais ce n’est pas en amont, c’est en aval, quand ont été élaborés les résultats, quitte à ce que ces résultats déplaisent d’ailleurs. Des moyens d’action existent à l’interface de la tour d’ivoire et de l’engagement politique : l’histoire de plein air par exemple, emmener les étudiants dans des endroits où se sont incarnés des enjeux de pouvoirs, dans des lieux comme on dit, chargés d’histoire et qui composent un présent. C’est là une des possibilités du métier d’historien de lui donner un sens autre. Les échanges avec les élus ou les militants sont aussi souvent intéressants, dans les deux sens, chacun restant dans son rôle.

[1] Voir le bilan récent sous la direction de Christophe Granger, A quoi pensent les historiens ?, Paris, Autrement, 2013.

2 Voir récemment, W. Blanc, A. Chéry, C. Naudin, Les historiens de garde, Paris, éd. Inculte, 2013.

3 Voir sur cette question, B. Adjemian, « Le débat inachevé des historiens français sur les « lois mémorielles » et la pénalisation du négationnisme : retour sur une décennie de controverse », Revue arménienne des questions contemporaines, 15, décembre 2012, p. 9-34.

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Yves Lacoste, géographe et géopoliticien, ancien professeur de l’Université Paris 8. Derniers ouvrages : La question post-coloniale : une analyse géopolitique, 2010 et Yves Lacoste. La géopolitique et le géographe. Entretiens avec Pascal Lorot, 2010

Comment en êtes vous arrivés à vous intéresser à la géographie ?

C’est mon intérêt pour la géologie, intérêt intellectuel, qui m’a amené dans ce domaine. Pour moi, la géologie constitue une approche historienne, c’est de l’histoire sur des temps très longs. Compte tenu des indices et des traces, ce qui est intéressant c’est de voir, de comprendre ce qui s’est passé. Mon premier travail de recherche a porté sur la plaine du Rharb, dans l’Ouest du Maroc. Et bien il y avait beaucoup de choses là-bas qui ne pouvaient être expliquées que par la géologie. Et d’autres phénomènes requièrent cette approche pour être expliqué. Par exemple on a découvert récemment qu’il n’y a plus de communication entre la mer Méditerranée et l’Atlantique. Cela explique l’assèchement de la Méditerranée, et l’énorme couche de sel qui se trouve au fond, résultat de l’évaporation de la mer non renouvelée. Vous pourrez me dire à quoi sert cette histoire là ? Et bien maintenant on sait que sous le sel, il y a des hydrocarbures. Et de la même manière, on a découvert au large du Brésil d’énormes couches de sel avec en dessous des hydrocarbures. Cela remet en cause les thèses de l’ouverture de l’Atlantique. Plutôt que l’hypothèse d’une grande faille dans l’océan Atlantique qui s’ouvre périodiquement et qui repousse les plaques de part et d’autres, on se rend compte que le processus est plus compliqué : les couches de sel signifient en effet que la mer s’est ouverte en différentes phases, en différentes dates. Mais l’histoire des temps courts est aussi très importante. Pourtant, beaucoup de gens des sciences sociales repoussent la géographie parce qu’ils imaginent qu’elle est trop influencée par la géologie. Je suis un géographe pour qui la géologie est très importante intellectuellement, mais qui est autant préoccupé par l’histoire. Je pense être l’un des géographes dont les rapports avec l’histoire sont les plus importants.

Vous avez donc commencé par faire un travail très scientifique. Comment avez-vous évolué vers la géopolitique ?

Avec mon épouse, nous souhaitions aller au Maroc tout de suite après notre licence. Mais le sultan du Maroc ayant été déposé en 1953, du fait de son soutien aux mouvements d’indépendance, les choses se sont gâtées là-bas. Notre directeur de recherche, Jean Dresch, nous a déconseillé de nous rendre y rendre, et de lui préférer l’Algérie. A l’époque, comme beaucoup de jeunes étudiants, nous étions communistes et nos premiers contacts à Alger furent avec des communistes, français, parmi les nombreux professeurs qui étaient à l’époque en Algérie. Si vous regardez, presque tous les intellectuels de l’époque ont enseigné en Algérie. Ce fait va à l’inverse de la représentation souvent véhiculée aujourd’hui d’une France qui aurait voulu bloquer la scolarisation en Algérie : en fait ce sont les colons qui refusaient la scolarisation des jeunes. Le processus fut différent en Kabylie, groupe qu’étudie mon épouse Camille, où la scolarisation a permis à un groupe d’intellectuels d’émerger.

En Algérie, nous trouvons une société coloniale vieillie, avec une société politique très compliquée. Un beau jour, l’un des responsables du PC me propose de collaborer à une petite revue visant à faire comprendre l’importance de l’héritage arabo-musulman aux algériens. Pourquoi ce projet ? Ce qui comptait pour les communistes algériens, c’était le marxisme. Mais par rapport à la masse des algériens, qui eux, étaient plus intéressés par le Coran ou l’histoire de l’Islam, il fallait trouver quelque chose pour les intéresser. Il fallait montrer que les communistes algériens s’intéressaient à cet héritage. Mon interlocuteur me demande donc de faire un article sur un historien arabe du Moyen Age nommé Ibn Khaldoun. Il y avait une traduction de ses œuvres dans la bibliothèque nationale à Alger, qu’avait fait réaliser Napoléon III. Me jetant dans la lecture de ces volumineux ouvrages, je suis frappé par le tableau que dresse Ibn Khaldoun du Maghreb et du monde arabe du XIII XIVème siècle : il est le témoin de l’arrivée de la grande peste en 1348 qui va ravager à la fois les populations du nord de la Méditerranée, mais aussi du sud. Peu de temps après, Khaldoun part du Maroc vers la Tunisie, et décrit un Maghreb complètement vidé de sa population. Mais, il souligne qu’avant même cette peste, la croissance de la civilisation, musulmane c’est arrêté, en donnant toute une série d’exemples et d’explications. Et si vous voulez, ce blocage du développement économique et social du monde musulman, Ibn Khaldoun le perçoit. Alors que le schéma jusque là était celui d’un monde musulman en plein essor face à une Europe arriérée, avant un processus de renversement avec la puissance du colonialisme européen, on oublie trop souvent que les conquêtes coloniales en Méditerranée sont un événement très tardif. La conquête coloniale du Moyen Orient commence en 1923 !! Le discours sur la colonisation est d’un simplisme étonnant, qui imagine que tout est bloqué par la conquête coloniale.

Dans ses travaux Ibn Khaldoun apporte une vision très importante, puisqu’il explique qu’il y a eu dans les phases de développement des sociétés du Magheb, des phases de blocage. Et c’est le même genre de processus qui opère en Inde ou en Chine. Dans ces phases de blocages arrivent des tous petits groupes d’européens dans ces territoires. La colonisation, sauf dans le cas de l’Algérie, est le fait de tous petits groupes, avec le concours de notables indigènes qui vont utiliser les européens dans leurs luttes internes.

Très influencé par l’œuvre de Khaldoun, je me trouve embarqué sans le vouloir à travailler sur les questions de ce qui commence à s’appeler le « sous-développement ». Un beau jour, M. Pierre Georges me confie la rédaction d’un Que sais je sur les pays sous-développés, ouvrage qui a connu un certain succès. Pourquoi ce succès ? Parce que premièrement, j’introduis l’idée que ce fameux blocage n’est pas du à la colonisation, mais que la colonisation a été profité du blocage. Deuxièmement, que sur une société bloquée économiquement, il s’est développé une énorme croissance démographique. Ce livre a finalement été traduit en 35 langues, avec des traductions pirates de groupes politiques plus ou moins révolutionnaires. C’est ensuite en 1965 que j’ai écrit Géographie du sous-développement.

Ma rencontre avec ce très grand historien qu’est Ibn Khaldoun a été très importante, capitale. Plus populaire aujourd’hui, il est édité notamment à la Pléiade, Ibn Khaldoun est pourtant détesté des gens du Machrek, du Moyen-Orient. Et en particulier par les islamistes. Parce que Ibn Khaldoun, qui est très pieux, tous ses chapitres commencent par la formule « au nom d’Allah », et bien face à des évènements politiques, il ne dit pas « c’est dieu, qui a puni untel », il porte son regard sur ce qui s’est passé. Et ce qui préoccupe Ibn Khaldoun, tel que je le conçois, c’est qu’une fois que les empires ont atteint un certain niveau, et le Maghreb a connu de grands empires : les Almoravides, …, et bien il commence à se disloquer de lui-même. C’est complètement différent du Moyen-Orient, parce que les empires du Moyen Orient, tel que l’Empire Omeyade et surtout les Abbassides à Bagdad, ont été détruits par les invasions mongoles. Là vous avez une explication très facile de la chute de l’Empire. Au Maghreb, ca se disloque de l’intérieur, et Ibn Khaldoun cherche à comprendre. Et à mon avis, la grande idée de Khaldoun est celle d’une unité du Maghreb.

Est-ce qu’il intègre des éléments de géographie dans son analyse ?

Oui, mais pas tellement. Ce qui est plus significatif, c’est la manière dont les géographes, plus tard se sont saisis de son œuvre, et d’une mauvaise façon. En particulier, Émile-Félix Gautier, qui est par ailleurs bon géographe sur le Sahara. Il utilise la théorie des « genres de vie », sur les nomades, les sédentaires, et explique la lutte naturelle, normale, des nomades contre les sédentaires. Théorie que les milieux colonialistes ne se privaient pas d’utiliser en disant « on est des sédentaires et on soutient les sédentaires maghrébins contre les arabes envahisseurs nomades ». Alors qu’en fait, Ibn Khaldoun dans ses analyses montre que dans telle ou telle bataille, il y a des armées qui comportent autant de tribus nomades que de tribus sédentaires. Le schéma très simpliste des géographes du XIXème et XXème siècle ne fonctionne pas.

Après ce travail, vous avez commencé votre thèse ?

Ma compétence en matière d’analyse géopolitique a fait que j’ai été sollicité pour un certain nombre d’analyses sur le terrain pour essayer de comprendre un certain nombre de choses. Je suis parti pour le Vietnam au moment du bombardement des digues du fleuve Rouge par l’aviation américaine. Or, mon premier travail de recherche sur la plaine du Rharb au Maroc avait été l’étude d’une plaine où débouche un gros fleuve avec beaucoup d’alluvions qui fait que le fleuve coule au dessus du niveau de la plaine, et déborde régulièrement. Des débordements sans trop d’importance, du fait du caractère très peu peuplé de la plaine à cause du paludisme. C’était tout le contraire au Vietnam, avec un bien plus énorme fleuve, qui coulait à peu près vingt mètres au dessus de la plaine. Donc le peuplement n’avait pu se faire qu’en construisant des digues. Et le bombardement indirect de ces digues aurait pu susciter leur destruction au moment des crues, sur une plaine extrêmement peuplée.

A suivi la grande affaire de Cuba, et le fameux livre de Régis Debray. Il explique la victoire de la révolution cubaine par l’installation de Fidel Castro dans la montagne, dans la Sierra Maestra, où il a créé un maquis montagnard. Ce faisant, Régis Debray va presque laisser entendre que la montagne « résiste », en utilisant toute une série de métaphores, et que c’est pour cela que Fidel Castro l’a emporté. Lorsque Che Guevara, plus tard voudra appliquer cette théorie en choisissant en Bolivie d’aller dans la montagne, au lieu d’entrainer les paysans avec lui, ce sont eux qui vont dénoncer sa présence. Ça a été un désastre. Voici le danger de l’utilisation de schémas géographiques, « la montagne », « la plaine ». C’est ce que j’appelle un « géographisme » : lorsque l’on dit que « la montagne résiste » ou que « la Lorraine se révolte ». Je pars donc à Cuba, grâce au retentissement de l’affaire du Vietnam, pour dresser une géographie de la révolution à Cuba. Et j’ai eu la chance d’avoir pour traducteur, un vieux géographe assez au courant des questions politiques. Nous sommes partis dans la Sierra Maestra faire notre enquête, et je pose des questions toutes simples : « est ce que Fidel Castro était déjà allé dans la Sierra Maestra ? ». Non. « Est-ce qu’il avait des cartes, ou y avait des contacts ? » Non. « Pourquoi y est il allé ? » Mystère. « Est-ce qu’on est sûr que le plan de Fidel Castro était d’aller dans la Sierra Maestra ? » En fait si on commence à interroger les acteurs du moment, on s’aperçoit que non. Le vrai projet tel que je l’ai reconstitué, et que Fidel Castro qui a lu le texte n’a pas démenti, c’était que l’objectif n’était pas du tout d’aller dans la montagne. Et là le temps et l’espace sont indissociables pour comprendre ce qui c’est passé et la logique du déroulement de l’opération. Cuba a connu quatre révolutions. La première est lancée par une partie des planteurs cubains en 1857 qui arment leurs esclaves pour attaquer les garnisons de l’armée espagnole, dans une ville de l’est de Cuba : Manzanillo. Les deux autres tentatives de révolution se passeront toujours dans le même coin, jamais dans la montagne. Et le projet de Fidel Castro, qui échoue, est de retourner à Manzanillo. Pourchassé par Batista, il se réfugie dans la montagne. Si je me permets de vous raconter cela, c’est que l’on ne peut envisager l’analyse de luttes, de stratégies sans se référer à l’histoire. Deux autres études de cas pratiques ont complété mon bagage et c’est donc avec ces quatre études de cas, géographiques et historiques que j’ai présenté ma thèse.

Quelle réalité recouvre la géopolitique que ne recouvre pas la géographie ?

Il ne faut surtout pas confondre la géographie avec la géographie scolaire et universitaire ! La géographie, c’est l’outil des luttes pour du territoire. Mais il ne faut pas du tout penser que la géographie détermine la supériorité de telle ou telle force. Pour moi, la géopolitique s’est des rivalités de pouvoir sur des territoires, rivalités en fonction des projets, des représentations de ceux qui s’affrontent. La géographie est un outil énorme d’action, et la géographie universitaire ne doit pas oublier qu’elle a été nourrie des conquêtes coloniales et des récits des géographes-officiers français ou anglais.

Quelle définition pouvez vous faire du terme de « pouvoir » ?

Pour moi, le pouvoir qui m’intéresse, c’est tout ce qui a rapport au contrôle plus ou moins poussé sur des gens qui peuplent un territoire. Pour revenir sur la question précédente, le terme de « rivalités » à deux origines. En latin il recouvre le conflit entre des peuples voisins d’un même cours d’eau, de chaque coté de la rive. Ensuite, il recouvre les rivalités amoureuses. Le terme politique de rivalités viendra assez tardivement, au XVIIème siècle.

A vos yeux, à quoi servent les sciences sociales ?

Elles servent à tenir des discours, ce qui n’a rien de péjoratif. Pour essayer d’expliquer des situations, avec des schémas plus ou moins partiels et partiaux. Elles ont connu un essor énorme avec le marxisme, mais le gros défaut de cette idéologie fut d’enlever tout ce qui ne collait pas avec elle. Elisée Reclus a eu des rapports exécrables avec Marx bien qu’ils aient tous deux été membres de l’Internationale Communiste. Reclus disait que les problèmes de pouvoirs n’étaient pas supprimés avec l’abolition de la propriété privée des moyens de production, à l’opposé de ce que disait Marx. Et l’on sait ce qu’il en a été. La façon de se représenter le monde à longtemps été celui des rapports de classe dans les sciences sociales et cela a pu être une bonne chose. Le marxisme a permis d’offrir une manière de ce représenter le monde, qui bien que cette manière fut imparfaite, a beaucoup contribué à l’éveil du regard interrogateur.

Pensez vous qu’aujourd’hui il existe encore, non pas du marxisme, mais une idéologie dominante ?

Non, je ne crois pas. Aujourd’hui la façon de voir les choses a beaucoup évolué, on est beaucoup plus libre qu’avant, alors même que les rapports sociaux et économiques se sont complexifiés. Quand on voit les discours les plus accusateurs de la situation présente, les gens qui sont les plus victimes ne bougent pas, ne vont pas voter.

Mais ce qui me parait caractéristique de l’heure actuelle, et où les sciences sociales ne jouent pas leur rôle, c’est sur le problème de la nation. Il y a un silence des sciences sociales sur la nation, avec des critiques sur « le roman national », etc, … . Les travaux de sociologie, anthropologie, laissent de coté la nation. Même en histoire, ceux portant sur les lieux de mémoire ne rentrent pas dans le débat, bien qu’ils tournent autour du pot. Alors que l’idée reste fondamentale pour des tas de peuples pour qui la nation reste une raison pour se battre et combattre. Ce que je trouve très inquiétant, c’est l’attention que peuvent avoir les milieux populaires dès lors que certains partis politiques leurs parle de la nation. La nation est une notion géopolitique capitale en rapport au territoire, chargé de valeurs, toujours face à quelque chose. Une notion qui se créé dans certaines circonstances. Et il importe que cette question soit débattue et non appropriée de manière exclusive par quelques uns.

Quelques ouvrages et auteurs de référence.

Ibn Khaldoun

Julien Gracq,  Le rivage des Syrtes

Fernand Braudel,  La Méditerranée et le monde méditerranéen au temps de Philippe II

Élisée Reclus L’homme et la terre

les enquêtes d’Hérodote.

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Wiktor Stoczkowski, anthropologue, est maître de conférences à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Ehess).


Pourriez-vous nous rappeler le sujet de votre thèse ?
J’ai préparé ma thèse à l’EHESS, sous la direction de Jean-Claude Gardin. La thèse présentait une analyse des principales conceptions de l’anthropogenèse proposées entre le début du XIXe siècle et nos jours. J’ai cherché à montrer que des travaux scientifiques, au même titre que des manuels scolaires et des ouvrages de vulgarisation, véhiculaient un ensemble d’idées et de schèmes de raisonnement hérités de la spéculation conjecturale qui avait précédé l’émergence des recherches empiriques sur l’origine de l’Homme ; cet héritage conceptuel reflète tout une anthropologie naïve qui nous sert encore aujourd’hui à penser la chose humaine. C’était un travail à la croisée de l’anthropologie des sciences et de l’analyse du raisonnement
Sur quoi portent vos recherches actuellement ?
Mes enquêtes portent actuellement sur des savoirs occidentaux. Je travaille notamment sur la manière dont les chercheurs en sciences sociales construisent leurs savoirs. Ce qui m’intéresse plus particulièrement, ce sont les « grandes théories » des sciences sociales, des théories qui visent à formuler des explications générales des phénomènes humains et dont le champ d’application transcende les conditions locales d’une société, d’une époque ou d’une culture. Les « grandes théories » ont beau demeurer peu communes dans la pléthore de publications dont les auteurs sont majoritairement les modestes artisans d’une science dite normale – qui ne cherche nullement à fonder de grandes synthèses – ; elles n’en restent pas moins les productions les plus prestigieuses des sciences sociales. Ce sont ces « grandes théories » qui attirent les regards au premier chef : on les cite, on les admire, on les prend pour modèle, on les commente, on les critique, on les imite, on en déplore la rareté ; un véritable culte entoure souvent leurs auteurs : ils suscitent des vocations, des allégeances, des dissidences. Lorsqu’une théorie créée par un individu suscite un vaste écho collectif, elle devient un phénomène culturel très intéressant pour l’anthropologue, non seulement à cause de ce qu’elle dit au sujet de la société qu’elle prend pour objet, mais aussi à cause de ce qu’elle reflète de la société qui lui accorde ses suffrages.
Puisque vous travaillez dans le domaine de l’anthropologie, quelle définition pourriez-vous lui donner ? Et quelle différence faites vous entre anthropologie et ethnologie ?
Les disciplines sont des artefacts produits par l’administration académique, avec une regrettable collaboration de nombreux chercheurs. Je ne trouve pas le moindre intérêt intellectuel à définir les disciplines académiques et à répartir les travaux de recherches entre ces catégories factices. Personnellement, les distinctions que je fais entre les travaux de recherche sont très simples et n’ont rien à voir avec les disciplines : je me contente de distinguer les travaux bien faits et les travaux mal faits, empiriquement fondés ou dépourvus de fondations solides, originaux ou convenus, intellectuellement stimulants ou insipides. Quant à la notion d’anthropologie et à celle d’ethnologie, elles sont souvent synonymes, mais l’on peut tout aussi bien les séparer. Par exemple, Claude Lévi-Strauss estimait que l’ethnologie était une première synthèse des données empiriques fournies par la description ethnographique, alors que l’anthropologie vise à une connaissance globale de l’homme, embrassant le sujet dans toute son extension géographique et historique. Si l’on adoptait cette définition, mes recherches devraient être classées dans la catégorie d’ethnologie, discipline à laquelle j’emprunte la partie essentielle de mes concepts interprétatifs. Je peux avoir besoin de me situer dans ce classement disciplinaire pour des raisons administratives ; je n’en ai nullement besoin pour poursuivre mes recherches.
L’objet central de vos recherches est donc la cosmologie ?
Les projets fondateurs qui ont permis aux sciences sociales de gagner rapidement une reconnaissance durable avaient une double ambition : d’une part, construire une connaissance objective du monde humain ; d’autre part, employer cette connaissance pour apporter au monde humain des améliorations radicales. Ces deux objectifs ont été systématiquement tenus pour complémentaires et compatibles. La connaissance de l’homme et de la société devait être un moyen ; une transformation méliorative de l’homme et de la société en était la fin. En fait, pour réaliser simultanément ces deux objectifs, les sciences sociales ont été amenées à produire non seulement des connaissances empiriques, mais également de véritables cosmologies, c’est-à-dire des visions globales du monde, où se conjuguent en toute solidarité des savoirs empiriquement fondés et des postulats métaphysiques assez inattendus. Lorsqu’une « grande théorie » suscite un engouement, il est assez fréquent que ses admirateurs adhèrent plutôt à une vision du monde que cette théorie propose qu’aux savoirs empiriques qu’elle véhicule. En mettant au jour et en analysant les cosmologies sous-jacentes aux « grandes théories » des sciences sociales, j’essaie de comprendre comment les savoirs empiriques peuvent y coexister avec des croyances passablement dogmatiques.

Quelle place tient le pouvoir dans cette dualité entre comprendre le monde humain et proposer des solutions ?
Les chercheurs en sciences sociales ne détiennent aucun pouvoir réel, bien qu’ils aspirent souvent à participer à un magistère des esprits. Certains espèrent qu’ils pourront transformer la société en transformant la vision que leurs concitoyens se font de la société. Cette ambition de créer de nouvelles visions du monde et d’influencer par leur truchement la vie sociale empêche, à mon avis, les sciences sociales d’acquérir une influence politique réelle. Les sciences sociales seraient plus crédibles si elles se contentaient de proposer des savoirs solidement établis. Enivrées par des enthousiasmes politiques et idéologiques, les sciences sociales ont beaucoup promis depuis le XIXème siècle : révolutions salvatrices, réformes radicales, libérations enchanteresses. Inutile d’ajouter qu’aucune de ces belles promesses n’a été tenue. Et cela dure depuis un siècle et demi.
Quel bilan pouvez-vous tirer de l’utilité des sciences sociales en France ?
Je pense que le constat doit être élargi à l’ensemble des pays occidentaux. Après plusieurs décennies d’un immense engouement dont elles ont bénéficié, les sciences sociales cessent de faire l’unanimité : désormais, les lecteurs s’en désintéressent, les éditeurs s’en détournent, des hommes politiques s’interrogent sur l’opportunité de leur financement, les chercheurs eux-mêmes commencent à douter parfois du bien-fondé d’idées qu’ils avançaient hier encore avec autant de conviction que de panache. Il serait imprudent de reporter au lendemain l’heure du bilan. Il est possible que les sciences sociales soient un phénomène relativement éphémère. Je pense que les chercheurs en sciences sociales devraient s’interroger sérieusement sur la nature de leur entreprise et sur les moyens qu’ils mobilisent, surtout sur les promesses dont ils ne sont pas avares. Si les sciences sociales continuent à faire des visions du monde leur principal fonds de commerce, sans parvenir à offrir aux sociétés qui les financent un savoir fondé et utile, il est envisageable que les sciences sociales disparaissent à une échéance plus ou moins courte, rejoignant dans les annales de l’histoire la longue liste des inventions éphémères que l’humanité a mises à l’essai pendant un bref laps de temps – deux siècles environ en ce qui concerne les sciences sociales – pour s’en passer par la suite.
Avez-vous des exemples de promesses des sciences sociales ?
Prenons deux cas. L’étude scientifique des mécanismes de la vie sociale, en Occident et chez les peuples dits primitifs, avait chez Émile Durkheim comme finalité de fournir un instrument de salut à nos propres sociétés : ainsi, par exemple, la connaissance des religions australiennes, révélatrice d’un « aspect essentiel et permanent » de la nature humaine, devait nous aider à créer les conditions d’une nouvelle « effervescence créatrice » qui ferait surgir les idéaux nécessaires pour sortir les Européens de la funeste période de « médiocrité morale » et de déséquilibre qui résultait de cette crise morale.
Claude Lévi-Strauss était lui aussi persuadé que le monde contemporain se trouvait dans un état de grave crise. Mais son diagnostic et le remède qu’il préconisait étaient différents. Pour lui, les maux qui nous accablent ont pour source commune la prolifération excessive de l’espèce humaine. Les effets catastrophiques qui en résultent seraient multiples : la xénophobie, les haines, l’uniformisation culturelle qui étouffe les facultés créatives de l’homme, la dévastation du milieu naturel dont nous souillons irrémédiablement les éléments et qui prépare notre propre disparition. Un espoir existe pourtant, et c’est la connaissance ethnologique qui le porte : l’ethnologie peut éveiller notre conscience car elle étudie des sociétés qui n’ont jamais cultivé une image de l’homme conçu comme le seigneur et maître de la création ; les systèmes philosophiques de ces sociétés font à l’homme une place de choix dans la nature, mais à la condition qu’elle n’empiète pas sur celle des autres espèces vivantes. L’ethnologie lévi-straussienne ne se contentait donc pas de recueillir des données scientifiques : elle devait avoir une vocation salvatrice, puisqu’elle seule pourrait nous faire entendre les leçons d’une sagesse dont l’Occident doit s’inspirer s’il veut éviter qu’une humanité trop imbue d’elle-même ne s’autodétruise après avoir détruit notre planète. C’est l’un des principaux messages que Claude Lévi-Strauss adressait à ses contemporains (W. Stoczkowski, Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, Paris, Hermann, 2008, (http://www.editions-hermann.fr/ficheproduit.php?lang=fr&menu=10&ref=Sciences+sociales+Anthropologies+r%E9demptrices+&prodid=656).

Et actuellement, est ce qu’il y a encore des chercheurs qui promettent de telles choses ?
Bien sûr, et ils croient devoir proposer ces solutions salvatrices, parce qu’ils pensent que nos sociétés sont en « crise ». L’idée selon laquelle nous assistons à une « crise » nous accompagne au moins depuis le XIXe siècle. Les hommes politiques en sont également convaincus. La « crise » semble permanente. Il serait temps de comprendre que cette prétendue « crise » constitue le mode habituel de notre existence sociale : il est inutile de la brocarder comme exceptionnelle et aberrante ; il vaudrait mieux l’appréhender comme un phénomène récurrent, normal et régi par ses propres lois. Sans pouvoir le dépasser et s’en affranchir, il faut d’abord comprendre ce mode d’existence pour pouvoir, ensuite, le maîtriser et apprendre à se réconcilier avec lui.
Faudrait-il donc dépasser les sciences sociales pour dépasser la crise ?
Non, il faudrait plutôt prendre au sérieux leur mission principale, celle de construire des savoirs empiriquement fondés, au lieu de promettre d’abolir facilement tous les maux qui affectent l’existence collective des hommes. Il est sans doute exaltant de prodiguer des promesses millénaristes et d’imaginer que l’on s’attaque à la racine même du mal ; il est même fort probable que le public escompte du chercheur qu’il adopte une telle posture messianique. Cependant, le chercheur ne devrait pas oublier que sa vocation première est de décrire et de comprendre le monde tel qu’il est, au lieu de le critiquer et d’imaginer des arrières mondes possibles, parfois très plaisant, mais dont la réalisation relève souvent de l’utopie. La posture millénariste, qui consiste à voir les problèmes du présent comme manifestations d’un mal radical, dont l’existence appelle un renouvellement rédempteur, a produit au XXe siècle de terrifiantes utopies totalitaires : certaines sciences sociales avaient apporté leur sinistre contribution à ces rêves qui ont abouti à des oppressions et à des crimes perpétrés à une échelle auparavant inconnue. Les sciences sociales n’ont jamais fait un examen de conscience, et restent peu enclines à réfléchir sur les leçons à tirer de ces expériences historiques. Elles se bercent de l’illusion d’être toujours du côté du bien, du progrès, des opprimés.
Dans quelle mesure la politique est-elle liée aux sciences sociales ?
Très souvent, les sciences sociales sont politiquement engagées. L’engagement politique figure même sur leur acte de naissance. Et pourtant, cet engagement ne semble pas aider les sciences sociales à réaliser leur mission principale, qui consiste à produire des savoirs empiriquement fondés. Elles auraient beaucoup à gagner, au sens intellectuel, à s’éloigner davantage de la politique. En tant que citoyen, tout chercheur a le droit, ou même le devoir d’être politiquement engagé. En revanche, dans le travail de recherche, surtout en sciences sociales, un engagement politiquent est loin d’être un gage de lucidité : les exemples sont légion, surtout en France, où beaucoup de chercheurs aspirent à devenir des « intellectuels », à qui l’opinion publique accorde assez curieusement le droit de donner un avis sur toutes les questions, y compris sur celles dont ils n’entendent rien, car les compétences du chercheur – ou de l’« intellectuel » – sont inévitablement limitées, et il est des domaines où ses connaissances ne dépassent guère celles de sa concierge.
Comment voyez-vous votre rôle de chercheur et de citoyen ?
Je suis à la fois enseignant et chercheur. En tant qu’enseignant, je me dois d’offrir à mes étudiants une formation de qualité. En tant que chercheur, mon rôle consiste à produire des savoirs nouveaux et bien-fondés. Mais ces savoirs devraient satisfaire à un critère supplémentaire : ils devraient présenter un intérêt pour mes contemporains. Je ne saurais me contenter de produire des savoirs destinés exclusivement à mes collègues. Dans mes publications, je m’adresse également aux non-spécialistes. Que puis-je leur proposer ? D’abord, je peux les aider à comprendre qu’un certain nombre idées auxquelles ils croient sont beaucoup moins solides qu’ils ne l’imaginent ; elles sont parfois tout simplement fausses ; loin de dévoiler la réalité où nous vivons ensemble, elles la dissimulent. Se défaire de ces idées, est une question d’hygiène intellectuelle. Ensuite, je peux utiliser mes enquêtes pour apporter un éclairage nouveau sur des questions qui sont l’objet à la fois de la recherche scientifique et de la curiosité du grand public. D’où viennent nos idées sur l’origine de l’homme ? Comment les croyances irrationnelles peuvent-elles côtoyer, dans les mêmes esprits, des savoirs les plus avérés ? Quel est le rapport entre la vision du monde proposée aux enfants dans les manuels scolaires et les connaissances scientifiques ? Pourquoi certaines idées reçues résistent-elles à toutes les contre-preuves ? La génétique a-t-elle trouvé la solution au problème du racisme ? Voilà quelques exemples de questions auxquelles mes recherches ont essayé d’apporter des réponses (cf. la bibliographie sur le site du Laboratoire d’anthropologie sociale : http://las.ehess.fr/document.php?id=196).
Enfin, il y a encore une autre chose que le chercheur pourrait offrir à ses concitoyens. L’apport de la recherche ne se limite pas à fournir une sorte de prêt-à-penser du savoir. Elle propose aussi un ensemble de méthodes et de savoir-faire que tout un chacun peut assimiler et employer pour apprendre à s’informer, à raisonner et à porter sur le monde un regard plus lucide et plus étayé. Les sciences sociales ont produit trop de maîtres à penser. Il est temps qu’elles aident les gens à maîtriser eux-mêmes leur pensée. Les idées sont des outils que nous employons tous dans notre vie quotidienne, au même titre que les cartes bancaires et les voitures, mais avec cette différence notable que nous sommes mieux préparés à conduire les voitures que les raisonnements. Astreints à suivre des cours pour apprendre à maîtriser un véhicule, nous restons bizarrement peu préoccupés de la maîtrise de notre pensée. Les conséquences de cette désinvolture peuvent être très préoccupantes. Quel avenir attend un pays où des millions d’électeurs sont prêts à croire à toutes les promesses, même les plus insensées, que leur fait un(e) candidat(e) à la magistrature suprême ? En employant une image métaphorique, je dirais que les sciences sociales nous ont trop souvent dit pour qui il faut voter, alors qu’elles pourraient être plus utiles en nous procurant des instruments intellectuels nécessaires pour évaluer, à partir de faits avérés et pas seulement à partir de parti-pris idéologiques, le programmes de ceux qui sollicitent nos votes. Voilà donc ce qui me semble être la principale vocation citoyenne des sciences sociales, hormis la production des savoirs : au lieu de nous dire ce que nous devrions penser, elles pourraient nous montrer comment nous devrions penser.

A lire :

Stanislas Andersky, Social Sciences As Sorcery, London, Andre Deutsch, 1972.
Carl L. Becker, The Heavenly City of Eighteenth-Century Philosophers, New Haven, Yale University Press, 1932.
Richard F. Hamilton, The Social Misconstruction of Reality: Validity and Verification in the Scholarly Community, New Haven, Yale University Press, 1996.
Leszek Kołakowski, “Emperor Kennedy legend : a new anthropological debate”, Salmagundi, n° 71, 1986, pp. 211-217.
Marshall Sahlins, Waiting for Foucault, still, Chicago, Prickly Paradigm Press, 2002.

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François-Olivier Touati est professeur d’histoire médiévale à l’université François Rabelais de Tours. Ses recherches portent sur la médecine médiévale et sur l’historiographie contemporaine notamment à travers la figure de Marc Bloch. Son dernier ouvrage paru aux éditions la Boutique de l’histoire en 2007 s’intitule Marc Bloch et l’Angleterre.

Nous sommes ici aux Rendez-vous de l’Histoire : à quoi cela sert-il selon vous de communiquer sur l’histoire ? Dans quelle mesure le chercheur en sciences sociales se doit-il de communiquer ?

L’historien a un rôle social à jouer. Politique, même, au sens le plus large. L’histoire connait un double phénomène : il y a d’un côté une curiosité, une demande qui, très souvent, est de l’ordre du folklore ou du divertissement de la part du public, en même temps qu’une dépréciation des sciences humaines face au primat des sciences « dures » ou « exactes », où l’on ne reconnaît plus les sciences sociales pour ce qu’elles sont. Subsiste également une pseudo-quête identitaire, un « besoin d’histoire », elle-même volontiers confondue avec toutes les « mémoires » refabriquées, sélectionnées, qui tiennent peu compte de l’avancée des travaux menés par les historiens : les images d’Épinal, les clichés vaguement retenus nourrissent « l’opinion » commune.

Or, je revendique, dans la droite ligne de Marc Bloch, l’Histoire comme une démarche. Une démarche de connaissance, devant être accessible au plus grand nombre, et qui participe à la construction de la citoyenneté. Parce que l’histoire développe l’ensemble des méthodes critiques visant à se libérer de toute manipulation et propagande. Démarche connectée au temps présent, dans l’immédiateté du monde et de la société, l’historien étant toujours dans une démarche critique par rapport à la contemporanéité.

Dans cette mesure, l’histoire est-elle selon vous plutôt une science ou un savoir ?

Ce qui différencie les deux termes c’est la capacité de reproduction de l’expérience par la science : l’expérimentation contre l’empirisme ! Fort heureusement, l’historien ne saurait expérimenter, c’est-à-dire créer les conditions de l’expérience, en « jouant » en quelque sorte avec les sociétés qu’il étudie ! L’historien finalement ne fait que décrypter une somme d’expériences humaines, mais il ne crée pas l’expérience, à la différence du biologiste ou du physicien. Il la subit ou la constate à posteriori. Expériences non reproductibles, à moins d’en réduire artificiellement les paramètres, comme dans les autres sciences du reste. On peut toujours théoriser ou « modéliser », c’est ce que l’on tente de faire par exemple en démographie ou en économie… mais toujours sur la base des données de l’histoire, biologique, économique ou financière : on y observe parfois des « lois », celles de certains mécanismes qui obéissent à des modèles mathématiques, ou comptables. Ce sont finalement les applications immédiates qui décident de l’étiquetage et du statut accordé – bien subjectivement ‒ ­­à chaque discipline : leur validité reproductible ou vérifiable. Mais bien des points unissent ces domaines qui confèrent à l’histoire son statut de science. On ne connaît en effet les résultats de l’expérimentation, excusez la lapalissade ici nécessaire, qu’une fois l’expérience passée, et elle est elle-même fondue dans le temps. À condition aussi de ne pas confondre antécédence et causalité. S’agissant des sociétés, les causalités discernables sont rarement uniques : elles se conjuguent de manière plurielle, c’est ce qui en fait la complexité… qui ne doit pas être l’excuse de l’ignorance !

Le savoir constitue par contre la phase première d’accumulation des données. C’est le bagage nécessaire à la connaissance. Ces données sont vérifiables, elles ne sont pas inventées ! Elles dépendent des sources, des documents, des traces… Le deuxième stade est celui de la réflexion et de l’interprétation : comme en n’importe quelle science, les hypothèses participent de la construction du savoir.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours et sur la période du Moyen-âge plus largement ?

Mes premières recherches ont consisté en une monographie sur la léproserie de Chartres au Moyen-âge. J’avais rencontré « le » grand Professeur, Pierre Toubert, dans ce grand barnum permanent qu’est la Sorbonne lors d’une soutenance de thèse : lumineux, savant, humain, historien quoi ! Pas tout à fait une révélation pour cette période de l’histoire : de grands médiévistes sillonnaient alors les couloirs, j’avais eu la chance de suivre les cours de certains, nous n’avions que l’embarras du choix de Paris I à Paris IV, il suffisait de traverser la cour. C’était, l’un des gros avantages de la Sorbonne : tous les jours, ou presque, des soutenances de thèses, des colloques, des séminaires, s’offraient à vous, bref un large éventail de connaissances déployées aptes à satisfaire les plus gourmands, fussent-ils débutants ! Entre 1975 et 1980, le Moyen Âge était la période dominante des recherches historiques: de nombreux historiens publiaient des ouvrages sur le sujet, de véritables diamants. De plus, le Moyen Âge possédait selon moi une marge d’inconnu supérieure aux autres périodes.

Alors comment êtes vous passés de la léproserie de Chartres à l’Orient ?

Après avoir étudié la léproserie de Chartres aux XIIème et XIIIème siècles, un changement d’échelle s’imposait. J’ai cherché à comprendre, dans une approche plus globale de la maladie, et en élargissant l’observation aux léproseries entre Marne et Loire, les réponses de la société face à un enjeu majeur : celui de leur survie. Comment les sociétés se sont elles organisées pour répondre à un phénomène biologique qui les menaçaient ? Quelles institutions ont été mises en place pour assister puis contrôler ces malades, Comment, même, la forme de ces établissements ou le mode de vie de leurs personnels ont-ils pu être imaginés en leur temps ? Toutes ces questions m’ont mené à celle des origines de la maladie et à réfuter une thèse déconnectée des réalités de l’époque. Car l’interprétation énoncée notamment par Voltaire au XVIIIe siècle avant Michelet, avait posé un lien de cause à effet entre la propagation de la lèpre en Occident et sa concordance chronologique avec la construction massive des léproseries en Occident à partir du XIIème siècle et les croisades. Selon Michelet, « la lèpre est un sale résidu des croisades » : il faisait ainsi d’une simultanéité (la construction des léproseries et les croisades) une causalité (l’arrivée de la lèpre en Occident), ajoutant même la raison d’être de ces constructions supposées protéger les populations de la contagion. Or, il est intéressant de voir que cette représentation anachronique traduit une vision hygiéniste de la maladie qui n’existait pas au XIIème siècle. Si certains éléments s’en font jour à partir de la fin du XIIIe siècle, et surtout avec l’arrivée bien plus fatale de la Peste noire en 1348, la formulation même de la contagiosité du lépreux n’est que post-pasteurienne. Le bacille de la lèpre n’a été découvert qu’en 1874 ! Il corrobore alors d’anciennes peurs, mais qui n’ont rien de permanent durant le long Moyen Âge. Leur mécanisme répond à des schémas culturels, donc historiques et historicisables.

En réalité, le mouvement général d’expansion de l’Occident vers l’Orient est en lien, du moins chronologique, avec le développement des institutions hospitalières. C’est ainsi que j’en suis venu à m’intéresser aux institutions hospitalières orientales, en particulier en Terre sainte considérée comme le pôle de la Chrétienté, un pôle excentré par rapport à l’Occident mais largement fréquenté par les pèlerins latins. Au final, se révèle un véritable processus d’échanges qui a pu en retour influencer l’Occident.

 

Quels ont été vos contacts avec le terrain, et les archives ?

Un certain nombre de vestiges subsistent, notamment les forteresses ou certaines églises  ainsi que l’habitat et l’espace géographique.

En ce qui concerne les sources écrites, celles sur l’Orient latin sont majoritairement conservées en Occident. Comme celles des Hospitaliers de St Jean de Jérusalem, évacuées lors du repli après la chute d’Acre en 1291, ou celles de St Lazare de Jérusalem sur lesquelles je me suis plus particulièrement penché. Il y avait un va-et-vient permanent entre Gènes, Pise, Venise, Bologne, la Sicile, les dépendances occidentales des ordres religieux-militaires et les villes d’Orient qui se traduisent dans une géographie des archives, fort dispersées. Les textes manuscrits des principales chroniques de l’époque ont d’abord été copiés et conservés dans les monastères, avant de se retrouver aujourd’hui dans les bibliothèques publiques. Ensuite, certaines archives se retrouvent en Orient dans les couvents, archives grecques ou syriaques par exemple à Sainte-Catherine du Mont-Sinaï ou plus proches, archives byzantines dans les couvents du Mont-Athos. La question des manuscrits arabes (syriaques ou arméniens entre autres) est plus difficile : beaucoup ont été acquis par les bibliothèques occidentales, d’autres subsistent sur place, au Caire par exemple, mais il n’est jamais exclu d’en retrouver d’autres.

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Frederic Encel, maître de conférences en géopolitique à l’Institut Français de Géopolitique et à Sciences Po Paris, professeur de relations internationales à l’ESG-Paris et consultant en risques-pays travaille sur la géopolitique du Moyen Orient et plus spécifiquement sur celle d’Israël. Son dernier ouvrage paru en 2011 aux Points Seuil Essai s’intitule Comprendre la géopolitique. Un autre ouvrage, co-écrit avec François Thual et intitulé Géopolitique d’Israël est paru à la même date et chez le même éditeur.

Il est également possible de voir la bibliographie complète de Frédéric Encel sur le site : http://www.fredericencel.org

1)      Quel est votre parcours et comment en êtes vous venu  à prendre Israël comme objet d’étude ? Sur quoi portent vos recherches actuellement ?

Lettres sup, Sciences-Po, DEA, doctorat et HDR de géopolitique avec Yves Lacoste. Mais c’est la géopolitique, l’histoire militaire, les relations internationales qui me passionnent, davantage qu’une région en particulier. Cela dit le proche-orient et Israël constituent de très bons terrains lorsqu’on entretient ces passions…

2)      En quoi l’approche géopolitique est elle capable d’apporter un regard et des clés de compréhension sur le monde ?

C’est une méthode d’analyse efficace pour mieux comprendre les conflits. à condition bien entendu qu’on lui confère une véritable épaisseur, une cohérence intellectuelle. à cet égard, je crois – en fidèle disciple – que la démarche « lacostienne », avec notamment la méthode des représentations, est à la fois novatrice et très utile. La prise en compte rationnelle des rapports de force ou encore l’étude primordiale des caractéristiques géographiques participent aussi de cette discipline renaissante.

3)      Quelle place tient la géopolitique dans le champ des sciences sociales françaises ?

Secondaire hélas. Dans les commissions spécialistes comme au CNRS, elle n’existe tout simplement pas. Comment s’en étonner puisqu’en France – a contrario de ce qui se passe chez tous nos voisins et au-delà – même la discipline relations internationales n’est que très difficilement admise comme telle ! Sans doute la grande concentration jacobine et républicaine des affaires étrangères (avec la prépondérance du quai d’orsay) explique-t-elle pour partie ce phénomène.

4)      Quels sont les particularités du conflit israélo-palestinien soulignées par l’approche géopolitique ?

Exiguïté et proximité de frontières multiples, interpénétration de populations antagonistes, instrumentalisation excessive du religieux au profit du politique, et surtout puissance de fortes représentations ancrées sur des « temps longs braudéliens »… ces particularités existent ailleurs, mais au Proche-Orient elles me semblent exacerbées.

5)      Quelle place tient l’approche théorique militaire dans vos recherches ?

Assez faible car le conflit israélo-palestinien ne relève pas de la chose militaire. Si la dimension inter-étatique de la rivalité israélo-arabe devait prévaloir à nouveau – avec le retour aux confits classiques des Six-Jours ou du Kippour – je travaillerais sans doute davantage les tactiques et stratégies liées aux territoires (Sinaï, Golan, Liban, etc.). seule possibilité un peu nouvelle de travailler sur ces aspects ; une éventuelle confrontation avec l’Iran. mais dans ce cas la question dépassera très largement l’état juif…

6)      Quelle place tient la géopolitique dans l’enseignement à science-po ?

A ma connaissance, je suis le seul maître de conférences de sciences-po à avoir intitulé l’un de ses enseignements « géopolitique de… ». à vérifier tout de même. Mais des cours de questions internationales sont dispensés sous différentes appellations.

7)      Comment voyez- vous votre rôle de chercheur et de citoyen ?

Comme relativement imbriqué. Je ne conçois pas de distinguer de façon absolue mes convictions citoyennes – attachement aux droits de l’homme et à l’égalité de la femme, par exemple – et mes recherches géopolitiques. dans mon modeste traité (comprendre la géopolitique, seuil, 2011), j’en appelle ainsi à une troisième voie géopolitique, entre celle du cynisme et celle de l’angélisme.
Tout chercheur qu’on est, on demeure porteur de représentations et de convictions ; au fond, ce qui importe est moins l’inatteignable et fantasmé objectivité que l’honnêteté intellectuelle. Tel est mon credo.

Bibliographie proposée par M. Encel

Julien Gracq, Le rivage des syrtes, Jose Corti, 1989, 321 p.  Pour les représentations (entre autre !)

Dino Buzzati, Le désert des tartares, 1940, trad. fr. 1949. Pour les notions d’espace et de temps.

Rachid Mimouni, Une peine à vivre, 1983. Pour comprendre notamment – mais pas seulement – qui était Kadhafi.
En termes de géopolitique, il va de soi que Sun Tsé, Clausewitz et à l’évidence le préambule du Dictionnaire géopolitique d’Yves Lacoste sont difficilement contournables. et tant d’autres !
Sur Israël enfin, suivez mon regard…

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Xavier Paulès, maître de conférences à l’EHESS depuis 2010, s’intéresse à l’histoire urbaine de la Chine contemporaine, à l’histoire de l’opium et des jeux de hasard. Son dernier ouvrage intitulé L’opium : une passion chinoise, 1750-1950 est paru chez Payot en septembre 2011.

 

 

Pourquoi avoir choisi  d’étudier la Chine ?

Il n’y a pas eu de ce point de vue de déclic particulier dans mes études historiques. La volonté d’être historien sans faire d’histoire de l’Europe et l’attrait pour l’apprentissage de la langue chinoise ont été déterminants. Ma thèse date de 2005, c’est une monographie consacrée à l’opium (envisagé sous tous ses aspects) à Canton entre 1906 et 1936.

Pourquoi avoir choisi cette période ?

Mon directeur de thèse, Christian Henriot, est un spécialiste de la période. Il  m’a dirigé vers la période républicaine (1912-1949) car les sources y sont suffisamment abondantes pour faire une histoire sociale assez fine. Aujourd’hui mes recherches portent aussi sur la deuxième moitié du XIXe siècle.

Quelle méthode utilisez-vous pour étudier un terrain géographique lointain ?

On ne doit pas forcément adopter des méthodes particulières pour étudier une aire géographique définie. C’est même l’intérêt de la sinologie française que d’apporter une perspective propre, inspirée en partie d’une formation disciplinaire classique telle qu’on la conçoit en France.

Par contre, la lecture de travaux sur l’histoire des drogues dans différentes aires géographiques est très utile. Elle m’a permis de relever certains invariants et d’éveiller des questionnements.

J’ai choisi pour mon second livre le pari inverse de celui d’une histoire globale de l’opium. Cette recherche porte sur les affinités particulières (et, semble-t-il,  sans équivalent) que les Chinois ont développées avec l’opium, ce qui suppose néanmoins de regarder ce qui se passe dans les autres pays. La vraie question est de savoir pourquoi un tel engouement pour cette drogue a eu lieu en Chine et ne se retrouve pas dans les pays voisins qui pourtant depuis des siècles avaient tendance à adopter les pratiques socio-culturelles chinoises.

Quelle place tenait la Chine au sein de l’Orient ?

Depuis deux millénaires (et toujours au XIXe siècle), la Chine se considérait comme le foyer culturel dominant, ayant vocation à rayonner autour de lui. Cependant, il faut souligner que ses voisins rentraient également dans cette logique. La reconnaissance de cette supériorité s’exerçait à travers le système du tribut. A intervalle régulier, ces pays offraient un tribut en échange de quoi, l’empereur de Chine leur accordait un statut de vassal. Le XIXe siècle marqua la fin de ce système et du sentiment de supériorité culturelle. Cependant, les dirigeants Chinois actuels estiment que la Chine a toujours par essence une vocation de puissance culturelle.

Que pensez-vous du thème « l’Orient » choisi pars les Rendez-vous de l’histoire de Blois ?

Cela est amusant car on sent le souci, louable, d’ouvrir à une thématique en dehors d’une histoire européocentrique mais le terme est cependant défini par rapport à l’Europe même.

Quelle vision avez-vous du lien entre votre métier et celui de citoyen ?

Les universitaires pensent la réalité en assumant sa complexité, et la démocratie serait au plus mal sans eux. Ils contribuent à remettre en perspective des questions que les médias, par exemple, ont tendance à exposer avec trop de passion.

Il existe un lien entre le métier que j’exerce et ma conception citoyenne, c’est le sentiment  que l’acquisition d’une spécialisation qui peut paraître très spécifique peut être réinvestie afin d’être utile à la formation intellectuelle du plus grand nombre. Cela passe par des conférences, des publications dans des revues générales, mais aussi par les manuels scolaires de lycée.

Quel est le pôle de recherches le plus dynamique sur les études de la Chine en France actuellement ?

Pour la Chine, l’EHESS, avec le CECMC (Centre d’Etudes sur la Chine Moderne et Contemporaine) est un pôle majeur.  La Chine classique est mieux représentée à l’EPHE. Cependant, vu le poids que la Chine acquiert peu à peu dans le monde actuel, il n’y a pas assez de chercheurs sur le sujet.

Quelle étude fait-on de la Chine en France ?

Il n’est malheureusement fait mention de la Chine qu’à deux reprises dans le cursus secondaire français entre la 6e et la Terminale. Il s’agit d’un chapitre sur le Pékin des Ming et (bientôt) d’un chapitre sur la Chine au XXe siècle. Cela est bien peu.

Les programmes chinois, à l’inverse, accordent une plus large place à l’Histoire de l’Occident.

 

Bibliographie

Romans

Mao Dun, Minuit, Livres du dauphin, 1994.

Qian Zhongshu, La forteresse assiégée, bourgeois, 1997.

Ouvrages méthodologiques

Georges Duby, La naissance du Purgatoire, Gallimard, 1991.

Marc Bloch, Les rois thaumaturges, 1924 (nombreuses rééditions).

Marc Bloch, La société féodale, 1939. (nombreuses rééditions).

Ouvrages traitant de la Chine

Frank Dikötter, Things modern : material culture and everyday life in China, Hurst & Company, Londres,  2007, 382p.

Jacques Gernet, La vie quotidienne en Chine à la veille de l’invasion mongole, Picquier, 2008, 419 p.

Henrietta Harrison, The Man Awakened from dreams, A Man’s life In A North Village 1857-1942, Standford University Press, 2004, 224p.

 

 

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Rattaché au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) depuis 2001, directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques depuis 2008, Romain Bertrand est diplômé de l’Institut d’études politiques de Bordeaux (1996) et a obtenu son doctorat de sciences politiques à Sciences Po Paris en 2000. Il vient de publier L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (XVIe-XVIIe siècle), aux éditions du Seuil.

 

 

Quel est votre parcours de recherche ?

Ma thèse, réalisée à Sciences Po Paris sous la direction d’un spécialiste de l’Inde, Christophe Jaffrelot, portait sur la domination coloniale néerlandaise à Java à la fin du XIXe siècle, et plus précisément sur la façon dont un certain nombre de familles de la haute aristocratie javanaise s’accommodaient du pouvoir colonial, sur les modes distincts de l’indifférence, de la participation volontaire ou de la résistance. Mon intérêt s’est notamment porté sur la façon dont la pratique de l’entrée en ascèse, du retrait érémitique hors du monde était, pour ces héritiers de la culture de cour javanaise, un mode de lutte contre le colonisateur. Aujourd’hui, mes recherches portent principalement sur les premiers contacts entre l’Europe et l’Insulinde (les mondes malais et javanais) à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle.

Que pensez-vous de la méthode de décentrement du regard pour ce genre d’étude historique ?

L’exigence de « décentrement » se présente désormais sous la forme d’une sorte de mot d’ordre général dans un contexte éditorial propice à la publication des travaux dits d’« histoire globale ». Reste toutefois à savoir ce que ce mot d’ordre recouvre précisément en termes méthodologiques. De prime abord, il semblerait qu’il faille étudier, non seulement ce que les Européens pensent de l’Asie, mais aussi ce que les Asiatiques pensent de l’Europe. Or, la chose est bien plus compliquée qu’il n’y paraît. Aux commencements, ce qui est considéré comme un fait pertinent par une des deux parties ne l’est pas forcément par l’autre. Autrement dit, si les Européens pensaient bien des choses des Asiatiques, ces derniers, souvent, ne pensaient rien des Européens.

Je prendrais un exemple : celui de l’arrivée des Hollandais à Banten, sur la côte nord de Java, en juin 1596 (la Première Navigation). Pour les Hollandais, la chose est sacrément importante, puisqu’il s’agit de tarir à la source les routes d’approvisionnement en épices de la Monarchie hispanique. Depuis 1581, Philippe II règne sur le Portugal : l’or de Goa et le poivre de Malacca sont pour lui une manne, qu’il utilise notamment pour financer l’armée des Flandres – cette armée qui met à feu et à sang la Hollande pour la punir de son entrée en rébellion en 1568. La Première Navigation hollandaise est donc glosée, à Amsterdam, comme un fait d’armes héroïque.

Or, elle fut une entreprise catastrophique. Il s’agissait d’une petite flottille de 250 hommes, dont seulement 90 survécurent. L’expédition dura 3 ans, fut émaillée de dissensions et de massacres, et au retour, les caisses des navires étaient presque vides et ne contenaient que du poivre de qualité médiocre, dont la vente ne permit même pas de rembourser la mise des armateurs. Malgré cela, cet événement fut interprété dans toutes les grandes chroniques hollandaises du temps, comme par exemple celles d’Emanuel van Meteren et de Grotius, comme  un événement crucial pouvant changer le cours de la guerre des Flandres.

Cependant,  dans la chronique du sultanat de Banten qui relate en détail les événements marquants des années 1590, il n’en est jamais fait mention. Rien : pas même une ligne ! La chose est vraie aussi de l’équipée du britannique Thomas Roe à Agra, siège du pouvoir moghol, en 1615-1618. A son retour à Londres, Roe présente son ambassade comme un tournant décisif de la politique mondiale, le premier pas vers une alliance qui changera la face de l’Europe. Or, la chronique du règne du souverain moghol Jahangir ne consacre pas une seule ligne à la venue de Roe, alors qu’elle relate en détail quantité d’ambassades venues de Perse ou de sultanats voisins.

Ce qui faisait événement pour les Européens – leur arrivée en Asie – n’avait alors quasiment aucune pertinence pour les Asiatiques, qui vivaient dans un monde de connexions autrement plus anciennes et plus significatives. De façon générale, il faut attendre le milieu du XVIIe siècle pour que l’Asie commence à s’intéresser vraiment à l’Europe.

Donc, « décentrer » l’histoire des premières modernités, ce n’est pas faire le récit des « regards croisés » sur un même événement. C’est plutôt faire tenir ensemble des univers historiographiques qui pouvaient s’ignorer complètement les uns les autres. Pour le dire autrement, il ne s’agit pas de décrire le monde de la rencontre, mais plutôt les mondes qui se rencontrent. Le véritable « décentrement » implique de renoncer à l’idée que l’Europe a de tout temps été le point de mire du reste du monde.

Quelle place tient l’Insulinde dans l’Orient ?

Pour les périodes moderne et contemporaine, il n’est pas inutile de distinguer, au sein de l’Orient, le Moyen Orient et l’Asie. Or, aux XVe et XVIe siècles, l’Insulinde – c’est-à-dire les sultanats de Java, de Sumatra et de la péninsule malaise – a entretenu des rapports très denses aussi bien avec l’Asie (l’Inde moghole, la Chine impériale, le Siam) qu’avec l’empire Ottoman, la Perse et la péninsule Arabique. Le monde malais formait un  archipel de sociétés politiques qui partageaient la même langue et une même gamme de rapports à l’islam, mais qui avaient chacune leurs spécificités.

Pendant longtemps, le monde insulindien a été considéré comme une sorte de territoire vierge, la périphérie distante et passive des grands pouvoirs continentaux : périphérie commerciale de la Chine, périphérie politique et religieuse de l’Inde. Cependant cette vision a été largement révisée, notamment par Denys Lombard dans Le carrefour javanais. En explorant les sédimentations culturelles et politiques successives de cet espace dans la longue durée, Denys Lombard a mis au jour l’existence d’un substrat local – qu’il a qualifié de « nousantarien ». Même si quantité d’idées et de techniques ont cheminé d’Inde ou de Chine vers Java, elles n’y ont fait souche qu’au prix de très profondes adaptations. Les mondes malais et javanais avaient une historicité propre, qui leur permettait d’accueillir sélectivement les influences extérieures et d’en faire un usage créatif.

Quelle place tient la recherche sur l’Indonésie en France ?

Disons-le d’emblée, et évidemment sur le mode du regret : les effectifs sont peu nombreux, entre 30 et 50 personnes tout au plus, toutes disciplines confondues. Pour ma part, je suis le seul à travailler sur ce pays à l’intérieur de Sciences Po. L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales s’avère être la plus dynamique dans ce domaine. Denys Lombard y avait fondé un groupe de recherche, Archipel, qui existe toujours et qui publie toujours une revue éponyme. Ce groupe est aujourd’hui inclus dans le Centre Asie du Sud-Est (CASE), qui compte aussi des spécialistes du monde indochinois. Il y a aussi des équipes à l’Institut National des  Langues et Civilisations Orientales (INALCO) et quelques laboratoires de recherche spécialisés, comme l’IRSEA  (Institut de Recherche sur le Sud-Est Asiatique) à Marseille ou l’IRASEC (Institut de Recherche sur l’Asie du Sud-Est Contemporaine) à Bangkok. Il y a aussi une antenne de l’EFEO (Ecole Française d’Extrême-Orient) à Jakarta, où sont menés d’importants travaux en archéologie et en histoire.

Mais cela ne fait quand même pas grand-monde en comparaison des effectifs en Australie, à Singapour ou aux Etats-Unis. Et de si minces effectifs ne permettent pas d’être très visible sur la scène internationale.

Quelle est votre vision de l’articulation entre le métier d’historien et de citoyen ?

Il me semble qu’il y a deux manières de voir cette articulation. On peut tout d’abord faire de l’histoire afin de produire de la familiarité avec le passé. L’historien doit alors rendre proche le passé, le domestiquer en l’inscrivant d’emblée dans une généalogie en ligne droite du contemporain. Mais l’historien peut aussi choisir de convoyer l’étrangeté radicale du passé, c’est-à-dire de montrer que le passé est, sous bien des aspects, radicalement dissemblable du présent. « Etre un homme » ou « faire société » ne signifie pas la même chose aux débuts de l’époque moderne et aujourd’hui. En rappelant qu’il y a eu des manières d’« être un homme (ou une femme) » totalement différentes de celles que nous prenons pour universelles, pour allant de soi, l’histoire peut contribuer à une anthropologie critique du présent.

L’histoire peut dès lors devenir une sorte de réservoir d’étrangeté, c’est-à-dire une incitation permanente à interroger les évidences du présent. L’histoire comparée des empires possède par exemple un fort potentiel critique, puisqu’elle nous prouve qu’il a existé des sociétés – et pas des moindres ! – dans lesquelles la définition de l’allégeance ou de la loyauté politique n’impliquait pas la carte d’identité, le passeport, la frontière comme ligne de démarcation, etc. Un autre monde politique a été possible, un monde sans « nations » au sens étroit que nous donnons aujourd’hui à cette notion. Rappeler cela n’est pas négligeable en ces temps de débats détestables sur l’« identité nationale » et les flux migratoires.

Bibliographie

Jonathan Spence, The Memory Palace of Matteo Ricci, Penguin, 1985, 368 p.

Sanjay Subrahmanyam, The Career and Legend of Vasco da Gama, Cambridge University Press, 1998, 428 p.

Sanjay Subrahmanyam, Explorations in Connected History, Oxford, 2005, 2 vol.

Philip A. Kuhn, Soulstealers: The Chinese Sorcery Scare of 1768, Harvard University Press, 2006, 320p.

Thimothy Brook, Le chapeau de Vermeer, Payot , 2010, 299p.

Matthias Enard, Parle leur de batailles, de rois et d’éléphants, Actes Sud, 2010, 153p.

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