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Archive for the ‘L’Orient’ Category

 

 

Xavier Paulès, maître de conférences à l’EHESS depuis 2010, s’intéresse à l’histoire urbaine de la Chine contemporaine, à l’histoire de l’opium et des jeux de hasard. Son dernier ouvrage intitulé L’opium : une passion chinoise, 1750-1950 est paru chez Payot en septembre 2011.

 

 

Pourquoi avoir choisi  d’étudier la Chine ?

Il n’y a pas eu de ce point de vue de déclic particulier dans mes études historiques. La volonté d’être historien sans faire d’histoire de l’Europe et l’attrait pour l’apprentissage de la langue chinoise ont été déterminants. Ma thèse date de 2005, c’est une monographie consacrée à l’opium (envisagé sous tous ses aspects) à Canton entre 1906 et 1936.

Pourquoi avoir choisi cette période ?

Mon directeur de thèse, Christian Henriot, est un spécialiste de la période. Il  m’a dirigé vers la période républicaine (1912-1949) car les sources y sont suffisamment abondantes pour faire une histoire sociale assez fine. Aujourd’hui mes recherches portent aussi sur la deuxième moitié du XIXe siècle.

Quelle méthode utilisez-vous pour étudier un terrain géographique lointain ?

On ne doit pas forcément adopter des méthodes particulières pour étudier une aire géographique définie. C’est même l’intérêt de la sinologie française que d’apporter une perspective propre, inspirée en partie d’une formation disciplinaire classique telle qu’on la conçoit en France.

Par contre, la lecture de travaux sur l’histoire des drogues dans différentes aires géographiques est très utile. Elle m’a permis de relever certains invariants et d’éveiller des questionnements.

J’ai choisi pour mon second livre le pari inverse de celui d’une histoire globale de l’opium. Cette recherche porte sur les affinités particulières (et, semble-t-il,  sans équivalent) que les Chinois ont développées avec l’opium, ce qui suppose néanmoins de regarder ce qui se passe dans les autres pays. La vraie question est de savoir pourquoi un tel engouement pour cette drogue a eu lieu en Chine et ne se retrouve pas dans les pays voisins qui pourtant depuis des siècles avaient tendance à adopter les pratiques socio-culturelles chinoises.

Quelle place tenait la Chine au sein de l’Orient ?

Depuis deux millénaires (et toujours au XIXe siècle), la Chine se considérait comme le foyer culturel dominant, ayant vocation à rayonner autour de lui. Cependant, il faut souligner que ses voisins rentraient également dans cette logique. La reconnaissance de cette supériorité s’exerçait à travers le système du tribut. A intervalle régulier, ces pays offraient un tribut en échange de quoi, l’empereur de Chine leur accordait un statut de vassal. Le XIXe siècle marqua la fin de ce système et du sentiment de supériorité culturelle. Cependant, les dirigeants Chinois actuels estiment que la Chine a toujours par essence une vocation de puissance culturelle.

Que pensez-vous du thème « l’Orient » choisi pars les Rendez-vous de l’histoire de Blois ?

Cela est amusant car on sent le souci, louable, d’ouvrir à une thématique en dehors d’une histoire européocentrique mais le terme est cependant défini par rapport à l’Europe même.

Quelle vision avez-vous du lien entre votre métier et celui de citoyen ?

Les universitaires pensent la réalité en assumant sa complexité, et la démocratie serait au plus mal sans eux. Ils contribuent à remettre en perspective des questions que les médias, par exemple, ont tendance à exposer avec trop de passion.

Il existe un lien entre le métier que j’exerce et ma conception citoyenne, c’est le sentiment  que l’acquisition d’une spécialisation qui peut paraître très spécifique peut être réinvestie afin d’être utile à la formation intellectuelle du plus grand nombre. Cela passe par des conférences, des publications dans des revues générales, mais aussi par les manuels scolaires de lycée.

Quel est le pôle de recherches le plus dynamique sur les études de la Chine en France actuellement ?

Pour la Chine, l’EHESS, avec le CECMC (Centre d’Etudes sur la Chine Moderne et Contemporaine) est un pôle majeur.  La Chine classique est mieux représentée à l’EPHE. Cependant, vu le poids que la Chine acquiert peu à peu dans le monde actuel, il n’y a pas assez de chercheurs sur le sujet.

Quelle étude fait-on de la Chine en France ?

Il n’est malheureusement fait mention de la Chine qu’à deux reprises dans le cursus secondaire français entre la 6e et la Terminale. Il s’agit d’un chapitre sur le Pékin des Ming et (bientôt) d’un chapitre sur la Chine au XXe siècle. Cela est bien peu.

Les programmes chinois, à l’inverse, accordent une plus large place à l’Histoire de l’Occident.

 

Bibliographie

Romans

Mao Dun, Minuit, Livres du dauphin, 1994.

Qian Zhongshu, La forteresse assiégée, bourgeois, 1997.

Ouvrages méthodologiques

Georges Duby, La naissance du Purgatoire, Gallimard, 1991.

Marc Bloch, Les rois thaumaturges, 1924 (nombreuses rééditions).

Marc Bloch, La société féodale, 1939. (nombreuses rééditions).

Ouvrages traitant de la Chine

Frank Dikötter, Things modern : material culture and everyday life in China, Hurst & Company, Londres,  2007, 382p.

Jacques Gernet, La vie quotidienne en Chine à la veille de l’invasion mongole, Picquier, 2008, 419 p.

Henrietta Harrison, The Man Awakened from dreams, A Man’s life In A North Village 1857-1942, Standford University Press, 2004, 224p.

 

 

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Rattaché au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) depuis 2001, directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques depuis 2008, Romain Bertrand est diplômé de l’Institut d’études politiques de Bordeaux (1996) et a obtenu son doctorat de sciences politiques à Sciences Po Paris en 2000. Il vient de publier L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (XVIe-XVIIe siècle), aux éditions du Seuil.

 

 

Quel est votre parcours de recherche ?

Ma thèse, réalisée à Sciences Po Paris sous la direction d’un spécialiste de l’Inde, Christophe Jaffrelot, portait sur la domination coloniale néerlandaise à Java à la fin du XIXe siècle, et plus précisément sur la façon dont un certain nombre de familles de la haute aristocratie javanaise s’accommodaient du pouvoir colonial, sur les modes distincts de l’indifférence, de la participation volontaire ou de la résistance. Mon intérêt s’est notamment porté sur la façon dont la pratique de l’entrée en ascèse, du retrait érémitique hors du monde était, pour ces héritiers de la culture de cour javanaise, un mode de lutte contre le colonisateur. Aujourd’hui, mes recherches portent principalement sur les premiers contacts entre l’Europe et l’Insulinde (les mondes malais et javanais) à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle.

Que pensez-vous de la méthode de décentrement du regard pour ce genre d’étude historique ?

L’exigence de « décentrement » se présente désormais sous la forme d’une sorte de mot d’ordre général dans un contexte éditorial propice à la publication des travaux dits d’« histoire globale ». Reste toutefois à savoir ce que ce mot d’ordre recouvre précisément en termes méthodologiques. De prime abord, il semblerait qu’il faille étudier, non seulement ce que les Européens pensent de l’Asie, mais aussi ce que les Asiatiques pensent de l’Europe. Or, la chose est bien plus compliquée qu’il n’y paraît. Aux commencements, ce qui est considéré comme un fait pertinent par une des deux parties ne l’est pas forcément par l’autre. Autrement dit, si les Européens pensaient bien des choses des Asiatiques, ces derniers, souvent, ne pensaient rien des Européens.

Je prendrais un exemple : celui de l’arrivée des Hollandais à Banten, sur la côte nord de Java, en juin 1596 (la Première Navigation). Pour les Hollandais, la chose est sacrément importante, puisqu’il s’agit de tarir à la source les routes d’approvisionnement en épices de la Monarchie hispanique. Depuis 1581, Philippe II règne sur le Portugal : l’or de Goa et le poivre de Malacca sont pour lui une manne, qu’il utilise notamment pour financer l’armée des Flandres – cette armée qui met à feu et à sang la Hollande pour la punir de son entrée en rébellion en 1568. La Première Navigation hollandaise est donc glosée, à Amsterdam, comme un fait d’armes héroïque.

Or, elle fut une entreprise catastrophique. Il s’agissait d’une petite flottille de 250 hommes, dont seulement 90 survécurent. L’expédition dura 3 ans, fut émaillée de dissensions et de massacres, et au retour, les caisses des navires étaient presque vides et ne contenaient que du poivre de qualité médiocre, dont la vente ne permit même pas de rembourser la mise des armateurs. Malgré cela, cet événement fut interprété dans toutes les grandes chroniques hollandaises du temps, comme par exemple celles d’Emanuel van Meteren et de Grotius, comme  un événement crucial pouvant changer le cours de la guerre des Flandres.

Cependant,  dans la chronique du sultanat de Banten qui relate en détail les événements marquants des années 1590, il n’en est jamais fait mention. Rien : pas même une ligne ! La chose est vraie aussi de l’équipée du britannique Thomas Roe à Agra, siège du pouvoir moghol, en 1615-1618. A son retour à Londres, Roe présente son ambassade comme un tournant décisif de la politique mondiale, le premier pas vers une alliance qui changera la face de l’Europe. Or, la chronique du règne du souverain moghol Jahangir ne consacre pas une seule ligne à la venue de Roe, alors qu’elle relate en détail quantité d’ambassades venues de Perse ou de sultanats voisins.

Ce qui faisait événement pour les Européens – leur arrivée en Asie – n’avait alors quasiment aucune pertinence pour les Asiatiques, qui vivaient dans un monde de connexions autrement plus anciennes et plus significatives. De façon générale, il faut attendre le milieu du XVIIe siècle pour que l’Asie commence à s’intéresser vraiment à l’Europe.

Donc, « décentrer » l’histoire des premières modernités, ce n’est pas faire le récit des « regards croisés » sur un même événement. C’est plutôt faire tenir ensemble des univers historiographiques qui pouvaient s’ignorer complètement les uns les autres. Pour le dire autrement, il ne s’agit pas de décrire le monde de la rencontre, mais plutôt les mondes qui se rencontrent. Le véritable « décentrement » implique de renoncer à l’idée que l’Europe a de tout temps été le point de mire du reste du monde.

Quelle place tient l’Insulinde dans l’Orient ?

Pour les périodes moderne et contemporaine, il n’est pas inutile de distinguer, au sein de l’Orient, le Moyen Orient et l’Asie. Or, aux XVe et XVIe siècles, l’Insulinde – c’est-à-dire les sultanats de Java, de Sumatra et de la péninsule malaise – a entretenu des rapports très denses aussi bien avec l’Asie (l’Inde moghole, la Chine impériale, le Siam) qu’avec l’empire Ottoman, la Perse et la péninsule Arabique. Le monde malais formait un  archipel de sociétés politiques qui partageaient la même langue et une même gamme de rapports à l’islam, mais qui avaient chacune leurs spécificités.

Pendant longtemps, le monde insulindien a été considéré comme une sorte de territoire vierge, la périphérie distante et passive des grands pouvoirs continentaux : périphérie commerciale de la Chine, périphérie politique et religieuse de l’Inde. Cependant cette vision a été largement révisée, notamment par Denys Lombard dans Le carrefour javanais. En explorant les sédimentations culturelles et politiques successives de cet espace dans la longue durée, Denys Lombard a mis au jour l’existence d’un substrat local – qu’il a qualifié de « nousantarien ». Même si quantité d’idées et de techniques ont cheminé d’Inde ou de Chine vers Java, elles n’y ont fait souche qu’au prix de très profondes adaptations. Les mondes malais et javanais avaient une historicité propre, qui leur permettait d’accueillir sélectivement les influences extérieures et d’en faire un usage créatif.

Quelle place tient la recherche sur l’Indonésie en France ?

Disons-le d’emblée, et évidemment sur le mode du regret : les effectifs sont peu nombreux, entre 30 et 50 personnes tout au plus, toutes disciplines confondues. Pour ma part, je suis le seul à travailler sur ce pays à l’intérieur de Sciences Po. L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales s’avère être la plus dynamique dans ce domaine. Denys Lombard y avait fondé un groupe de recherche, Archipel, qui existe toujours et qui publie toujours une revue éponyme. Ce groupe est aujourd’hui inclus dans le Centre Asie du Sud-Est (CASE), qui compte aussi des spécialistes du monde indochinois. Il y a aussi des équipes à l’Institut National des  Langues et Civilisations Orientales (INALCO) et quelques laboratoires de recherche spécialisés, comme l’IRSEA  (Institut de Recherche sur le Sud-Est Asiatique) à Marseille ou l’IRASEC (Institut de Recherche sur l’Asie du Sud-Est Contemporaine) à Bangkok. Il y a aussi une antenne de l’EFEO (Ecole Française d’Extrême-Orient) à Jakarta, où sont menés d’importants travaux en archéologie et en histoire.

Mais cela ne fait quand même pas grand-monde en comparaison des effectifs en Australie, à Singapour ou aux Etats-Unis. Et de si minces effectifs ne permettent pas d’être très visible sur la scène internationale.

Quelle est votre vision de l’articulation entre le métier d’historien et de citoyen ?

Il me semble qu’il y a deux manières de voir cette articulation. On peut tout d’abord faire de l’histoire afin de produire de la familiarité avec le passé. L’historien doit alors rendre proche le passé, le domestiquer en l’inscrivant d’emblée dans une généalogie en ligne droite du contemporain. Mais l’historien peut aussi choisir de convoyer l’étrangeté radicale du passé, c’est-à-dire de montrer que le passé est, sous bien des aspects, radicalement dissemblable du présent. « Etre un homme » ou « faire société » ne signifie pas la même chose aux débuts de l’époque moderne et aujourd’hui. En rappelant qu’il y a eu des manières d’« être un homme (ou une femme) » totalement différentes de celles que nous prenons pour universelles, pour allant de soi, l’histoire peut contribuer à une anthropologie critique du présent.

L’histoire peut dès lors devenir une sorte de réservoir d’étrangeté, c’est-à-dire une incitation permanente à interroger les évidences du présent. L’histoire comparée des empires possède par exemple un fort potentiel critique, puisqu’elle nous prouve qu’il a existé des sociétés – et pas des moindres ! – dans lesquelles la définition de l’allégeance ou de la loyauté politique n’impliquait pas la carte d’identité, le passeport, la frontière comme ligne de démarcation, etc. Un autre monde politique a été possible, un monde sans « nations » au sens étroit que nous donnons aujourd’hui à cette notion. Rappeler cela n’est pas négligeable en ces temps de débats détestables sur l’« identité nationale » et les flux migratoires.

Bibliographie

Jonathan Spence, The Memory Palace of Matteo Ricci, Penguin, 1985, 368 p.

Sanjay Subrahmanyam, The Career and Legend of Vasco da Gama, Cambridge University Press, 1998, 428 p.

Sanjay Subrahmanyam, Explorations in Connected History, Oxford, 2005, 2 vol.

Philip A. Kuhn, Soulstealers: The Chinese Sorcery Scare of 1768, Harvard University Press, 2006, 320p.

Thimothy Brook, Le chapeau de Vermeer, Payot , 2010, 299p.

Matthias Enard, Parle leur de batailles, de rois et d’éléphants, Actes Sud, 2010, 153p.

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Professeur d’histoire du Japon à l’Université de Genève, M. Souyri effectue des recherches sur la société du Japon médiéval mais aussi sur la formation des sciences sociales dans le Japon moderne et contemporain. Auteur de nombreux articles, il a également permis la traduction d’ouvrages inédits en France. Il sort ces prochains jours un ouvrage traduit sur les révoltes paysannes au Japon aux éditions du CNRS. Il a également publié chez Perrin la Nouvelle histoire du Japon en 2010 et prépare un ouvrage chez Gallimard, (Pour une bibliographie plus complète, nous vous invitons à consulter le site de l’Université de Genève : http://www.unige.ch/lettres/estas/japonais/enseignants/Souyri.html). C’est au bistrot Daguerre, du coté de Denfert-Rochereau à Paris que nous l’avons rencontré.

Entretien réalisé le 12/09/2011 par Benjamin Bruneau et Nicolas Ressler.

Le Récit Concordant : Qu’est ce qui vous a amené à étudier le Japon et la période médiévale et contemporaine ?

A l’origine sans doute une fascination adolescente liée à l’univers des samouraïs et aux films vus à l’époque. Puis des discussions avec Marc Ferro m’ont convaincu de la pertinence d’un sujet manquant de spécialistes.

RC : Quel fut votre parcours universitaire ?

J’ai suivi des études d’histoire à l’Université de Nanterre, tout en étudiant le japonais à l’Institut des langues orientales. Une bourse d’étude m’a permis de partir faire ma maitrise au Japon durant un et demi. Sur place, mon tuteur s’est révélé être un véritable soutien. Il m’a enseigné durant deux heures par semaine, gratuitement, le japonais classique, nécessaire à la lecture des textes du moyen-âge. Il s’agit là d’une disponibilité et d’une attention exceptionnelle que l’on ne retrouve guère dans les rapports profs/étudiants en France.

Ma thèse portait sur l’histoire du moyen-âge japonais, et sur la manière dont celui-ci a été représenté à travers l’histoire par les Japonais eux mêmes notamment au XIXème et au XXème. Cela m’a permis de porter un regard à la fois sur la société médiévale et sur la perception de celle-ci à l’époque contemporaine.

A mon retour, j’ai été nommé maître de conférences puis professeur à l’Institut des langues orientales. Mes cours portaient principalement sur l’histoire japonaise. Après un passage comme directeur de la Maison franco-japonaise à Tokyo, j’ai postulé en 2003 pour le poste que j’occupe actuellement à Genève.

RC : pouvez-vous nous dire sur l’histoire globale et l’orientalisme ?

Il y a comme un réveil des occidentalistes sur la question depuis quelque temps avec l’idée des « connected histories ». On a l’impression que ces derniers découvrent enfin que l’on peut voir l’histoire de l’expansion européenne en Asie aussi du point de vue des Chinois ou des Asiatiques en général. C’est tant mieux. Mais les spécialistes de l’Asie (Asiatiques ou Occidentaux) s’en étaient rendus compte depuis longtemps…

RC : A quelle période y a-t-il eu cette rencontre entre l’Occident et le Japon et sous quelles formes ?

On peut dater cette connexion au XVIème siècle lorsque les Occidentaux arrivent dans les eaux d’Extrême Orient. Avec le Japon c’est plutôt dans la seconde moitié du XVIème. Cette mise en contact avec les Japonais fut d’abord réalisée par les Portugais puis plus tard par les Hollandais.

En 1543, des Portugais s’échouent au sud du Japon. Ils disposent de quelques arquebuses et font une démonstration au seigneur local qui est impressionné. Les forgerons japonais s’empressent de copier les armes à feu et d’entamer une production locale d’arquebuses. Ce point est intéressant à observer car il montre que le décalage technique entre la société japonaise et la société occidentale n’était pas si considérable, comparé au décalage en Amérique Centrale par exemple. Face à une avancée technologique des Occidentaux, les Japonais ne restent pas inertes et désemparés mais cherchent à utiliser l’avantage des Européens et même à l’améliorer.

RC : Quelles furent les formes de ces relations ? Conflictuelles ou commerciales ?

Un peu des deux. Les Portugais cherchaient à commercer et les missionnaires à convertir. Les Japonais ont tout d’abord toléré dans leur pays l’essor du christianisme sous l’impulsion des Jésuites avant de le rejeter par la suite lorsqu’un pouvoir central s’est reconstitué sous l’effet d’un mouvement général de reféodalisation.

Il est intéressant de croiser ce développement du christianisme au Japon avec la période de recul du catholicisme que connaît l’Europe au tournant du XVIème. Les Jésuites, se positionnant comme instrument de la Contre-réforme découvrent que le christianisme semble se développer au Japon, dans une société jugée à priori proche de la nôtre. Une délégation de jeunes seigneurs japonais sera envoyée à Rome par les missionnaires de manière à convaincre la papauté d’octroyer des moyens pour la christianisation du Japon. L’expulsion des Jésuites du Japon et la période de répression antichrétienne que connaitra l’archipel va entrainer une modification des représentations occidentales du Japon : le pays présenté comme peuplé de  gens aimables et intelligents, devient épouvantable et despotique. D’une légende rose à la formation d’une légende noire.

RC : Quelle vision citoyenne portez-vous sur votre métier d’historien et de chercheur en sciences sociales ?

Je dis justement à mes étudiants de Genève que l’étude du japonais ne sert à rien en termes pratiques. Il y a d’ailleurs une certaine aberration à n’enseigner l’histoire du Japon ou l’histoire de la Chine que dans les départements de langue et jamais dans les départements d’études historiques. Là se trouve posée toute la question de l’orientalisme. Comme s’interroge Said : « Pourquoi est ce que l’orientalisme est une discipline ? ». L’orientalisme se trouve ainsi dans un entre-deux entre l’anthropologie et l’histoire, alors même que la globalisation exprime aujourd’hui les travers de cette vision. Tout cela façonne un déficit cognitif considérable à propos d’autres réalités sociales et culturelles du monde, alors que nous sommes aujourd’hui entrés dans une aire d’un vivre ensemble plus vaste.

Au delà de la simple curiosité, l’étude du Japon constitue une véritable école d’humilité par l’apprentissage de la langue, de la culture d’une civilisation dont nous ignorons presque tout au delà de quelques stéréotypes. Ce décalage créé incite à voir l’histoire et les civilisations non européennes d’un autre œil, il pousse à la réflexion et à la remise en question de certains de nos clichés.

Bibliographie conseillée :

Ouvrages généraux ou précis sur le thème de l’Orient :

.Edward W. Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2005.

.Jack Goody, Le vol de l’histoire. Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Editions Gallimard essais, Paris, 2010, 487 p.

.Jacques Gernet, Le monde chinois, Pocket, 2006 (première publication 1972) T1,T2,T3.

.Denys Lombard, Le Carrefour javanais. Essai d’histoire globale. T. 1 : Les Limites de l’occidentalisation ; T. 2 : Les Réseaux asiatiques ; T. 3 : L’Héritage des royaumes concentriques, éditions de l’EHESS, 1990, rééd. 2004.

.Christopher Alan Bayly, La naissance du monde moderne (1780-1914), traduit de l’anglais par Michel Cordillot. Paris, Les Éditions de l’Atelier – Le Monde diplomatique, 2007, 863 p.

Sur le Japon :

.Pierre-François Souyri, Nouvelle histoire du Japon, Perrin, 2010, 640 p.

.Et le tout récent (déjà mentionné sur ce blog) : Philippe Pelletier, L’Extrême- Orient. L’invention d’une histoire et d’une géographie, Gallimard, 2011.

Auteurs théoriques et conceptuels :

.Benedict Anderson, Imagined Communities. Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, 1991.

.Eric J. Hobsbawm et Terence Ranger, L’invention de la tradition, éd. Amsterdam, 2006, 370 p.

.Pour aller plus loin en termes de méthode : Marx, Braudel, Habermas (notamment ses recherches sur l’espace public).

.Amino Yoshihiko, historien spécialiste du Moyen-âge japonais et « père de l’anthropologie historique japonaise » selon M. Souyri. Auteur très peu accessible car peu traduit. Deux articles traduits en français l’un dans Les Annales l’autre dans la revue Cipango.

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